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18 mars 2013

«Le livre ne mourra pas»

Editeur, fondateur du Salon du Livre, pilote et voyageur invétéré, Pierre-Marcel Favre est un touche-à-tout passionné. La preuve au travers d’une exposition qui rend hommage au plus prolifique des éditeurs romands. Pour «Migros Magazine», il évoque plus de trente ans de carrière et l’assure: le livre a de l’avenir!

Portrait de Pierre-Marcel Favre, éditeur.

Peu de gens ont l’honneur d’avoir une exposition qui retrace leur carrière. Comment prenez-vous cet hommage?

Que dire… Je prends cela positivement! Lorsqu’on vous fait ce type de proposition, on ne dit pas non. C’est surtout l’occasion de ressortir et de montrer un certain nombre d’ouvrages sur les 1400 déjà publiés aux Editions Favre, et cela donne un ordre d’idée de l’itinéraire des publications de ces trente dernières années.

Parmi ces ouvrages, lesquels ont marqué votre parcours?

Il y a par exemple l’autobiographie d’Edmond Kaiser, fondateur de Terre des Hommes, un pavé qui a eu un gros succès. Il y a aussi l’autobiographie d’Hugo Pratt, Avant Corto, qui était un ami et qui vivait à Lausanne à l’époque. Et il y a évidemment les albums de Béjart.

Les Editions Favre publient volontairement très peu de fictions, pourquoi?

Parce que notre domaine est clairement celui de l’essai, du document, des beaux livres et des albums. Un champ assez large sans devoir encore l’approfondir en donnant dans la fiction.

Mais lorsque nous avons un coup de cœur pour une fiction, nous dérogeons à la règle.

Comment choisissez-vous vos auteurs? Fonctionnez-vous aux coups de cœur, arrivez-vous à sentir ce qui va marcher?

A chaque fois, c’est une nouvelle aventure et, comme pour le cinéma ou la musique, nous avons très peu prise sur l’intérêt du public. On peut le deviner, tenter de l’apprécier et de se rapprocher d’un intérêt théorique, mais dans les faits, on ne voit rien. Les preuves sont d’ailleurs multiples. Prenez par exemple L’Alchimiste de Paulo Coelho, lorsqu’il est sorti, son livre a été tiré à seulement 3000 exemplaires et il s’en est vendu des millions! C’est exactement pareil pour nous. Nous avons quelquefois de très bonnes surprises, mais aussi pas mal de déceptions.

Et l’immense succès du livre de Magali Jenny sur les guérisseurs, vous l’aviez pressenti?

Vous savez, le succès est le résultat de plusieurs facteurs. Dans le cas de Magali Jenny, c’est l’entente positive avec l’auteure qui y a conduit. Car au départ, son étude ne portait que sur les guérisseurs fribourgeois. Si nous nous étions arrêtés à Fribourg, nous n’aurions jamais vendu 50 000 exemplaires. Je lui ai donc dit, c’est une bonne idée, mais il faudrait l’élargir au reste de la Suisse romande. Nous avons trouvé un deal, et elle a repris son travail ethnologique pendant plusieurs mois.

Que répondez-vous à ceux qui laissent entendre que vous publiez à tour de bras pour l’argent?

Il y a probablement quelques frustrés et jaloux qui disent cela, mais c’est totalement grotesque. Lorsqu’on regarde l’ensemble de notre catalogue, il est évident que de nombreux livres sont édités par passion et qu’ils n’auront qu’un succès d’estime. Mais éditer beaucoup de livres, c’est aussi leur donner davantage de chances. Car si vous éditez peu d’ouvrages, vous n’aurez de poids ni auprès des distributeurs, ni auprès des libraires, ni auprès de la presse.

Y a-t-il un livre que vous regrettez de ne pas avoir édité?

Non, je n’ai pas de regrets, car ils ne servent à rien, si ce n’est qu’ils conduisent à l’aigreur. Mieux vaut donc les éviter.

Même lorsque que vous voyez le succès d’un Joël Dicker?

La question ne s’est pas posée, car il s’agit là de son deuxième roman et il avait donc déjà une maison d’édition. La surprise a été l’immense succès du roman, un succès dû en partie à De Fallois, son éditeur français, qui s’est massivement investi dans l’opération.

Pour qu’un livre ait du succès aujourd’hui, il faut donc que son éditeur se lance dans une campagne de publicité acharnée?

Pas toujours. Parfois, il s’agit du plébiscite du public, comme dans le cas de Paulo Coelho où ni la presse ni son éditeur n’ont fait de publicité.

Lancer une maison d’édition à 28 ans comme vous l’avez fait, c’est plutôt culotté. Auriez-vous tenté l’aventure dans la configuration actuelle?

Je ne sais pas, ce n’est pas comparable.

Mais le monde du livre souffre depuis plusieurs années. Editeur, c’est encore un métier d’avenir?

Oui, mais comme beaucoup de métiers, il est appelé à évoluer.

Comment?

Le travail d’un éditeur est de présélectionner un livre, d’en faire un bel objet et d’assurer sa diffusion. Si une partie de cette dernière se fait sur des tablettes, eh bien cela reste le travail de l’éditeur. C’est dans ce sens que le métier est appelé à évoluer.

L’arrivée des tablettes, cela signifie la fin du papier?

Non, les tablettes compléteront le papier, même s’il est clair que certains domaines, tel celui du livre scolaire, basculeront tôt ou tard sur tablettes.

La mort du livre que l’on annonce depuis des années n’aura donc pas lieu?

Le livre ne mourra pas. Il y aura peut-être une redistribution des cartes, des tirages papier plus faibles, moins d’éditeurs, sans doute moins de librairies, tout cela est possible, mais les gens liront toujours des livres.

Son premier livre édité, on ne l’oublie pas. Quel était le vôtre

Au début, j’imprimais des livres pour des copains, j’avais une petite boîte de pub et je faisais plein de choses en parallèle, mais mon premier livre en tant qu’éditeur, c’était en 1971. Il s’agit d’un panorama de gravures médicales du XIXe, un ouvrage dont je suis aussi l’auteur, car en bibliophile passionné j’en avais vu un certain nombre dans des bouquins et l’idée m’est tout de suite venue de les réunir dans un ouvrage.

œuf de Pâques rouge
œuf de Pâques rouge

D’où vous est venu cet amour du livre?

L’amour du livre ne se décrète pas et ne s’apprend pas, il est chevillé. A l’âge où vous découvrez les bouquins, vous êtes simplement accroché ou pas.

Avez-vous grandi dans une famille où on lisait beaucoup?

Non, mon père était garagiste et ma mère couturière, la lecture n’était pas au centre. C’est plutôt à l’adolescence que j’ai commencé à me passionner pour les classiques. Je dévorais Camus, Malraux et Céline en édition poche, des écrivains engagés.

Des écrivains qui parlent aussi d’ailleurs. Ce sont eux qui vous ont donné le goût du voyage?

Ils y ont évidemment contribué, mais la base de mon attirance pour les voyages, c’est avant tout la curiosité. Jeune, j’étais fasciné par les cartes géographiques et les mappemondes. Logiquement, je me suis dit: «Bon, il y a tout ça, alors je vais aller voir.» C’est aussi simple que cela.

N’était-ce pas justement plus simple à cette époque?

Non. C’était simple, ça l’est, et cela le restera. Les complications sont dans la tête. Lors de mes premiers voyages, je n’avais pas un rond. J’ai par exemple pris le bateau de Marseille à Alger en 3e classe pour un coût qui reviendrait aujourd’hui à 10 francs environ. Non, vraiment, il n’y a aucun obstacle si l’on veut partir, le tout est de savoir si on en a envie.

Il y a tout de même des pays fermés, où il n’est guère possible d’aller.

Il n’existe pas de pays totalement fermés. Simplement, certains endroits sont plus dangereux qu’à une époque. Je n’irais par exemple pas au Mali en ce moment. En revanche, je suis allé en Somalie il y a trois ans amener avec un ami des exemplaires du Petit Prince traduit en somali que j’ai édité. Nous les avons remis à la ministre de l’Education, puis nous sommes partis. Car il y a une règle à respecter dans les pays dangereux: ne pas traîner.

Vous avez visité la Corée du Nord, le pays le plus fermé du monde. Pourquoi y être allé?

C’est très simple: vous ne pouvez pas ne pas entendre parler dans les médias de certaines régions du monde. Expérience faite, ce que l’on vous en dit ne correspond pas vraiment à la réalité. Je ne dis pas qu’on nous ment, mais on nous livre une certaine réalité. Quoi de plus extraordinaire que de pouvoir expérimenter par soi-même, de voir ce qu’il en est vraiment?

Vous approchez de la septantaine et vous avez cédé l’année dernière la majorité des parts de votre société à Vera Michalski et à sa maison Libella. Cela signifie donc que vous prenez votre retraite?

Pas du tout, j’ai une forme à tout casser! La notion d’âge me perturbe profondément, c’est quelque chose qui vous enferme, qui ne colle pas à la réalité. La reprise du capital par des gens compétents signifie simplement que je suis prévoyant: c’est une manière saine d’organiser la pérennité de l’entreprise.

Vous avez fondé les Editions Favre ainsi que le Salon du Livre, avez été fait officier de la Légion d’honneur, de quoi rêvez-vous encore?

Bonne question… Mes rêves sont réalistes et ressemblent à ceux de tout le monde. Ils consistent à avoir la meilleure vie possible, équilibrée sur le plan des amours et des amitiés, mais aussi sur le plan professionnel et celui des découvertes.

Au fond, vous aspirez au bonheur?

Non, le bonheur a une connotation illuminatoire qui me déplaît. Rien ne peut être parfaitement équilibré dans la vie. Il ne peut pas ne pas vous arriver des merdes épouvantables un jour ou l’autre. Ce qu’il faut, c’est tendre à l’harmonie.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Mathieu Rod, LDD,