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12 septembre 2016

Le magicien des automates

François Junod crée ses modèles avec le doigté d’un horloger dans son atelier de Sainte-Croix (VD). Un monde fabuleux, où les objets soudain s’animent.

François Junod et Léonard de Vinci.

Un musée vivant

A l’entrée, un squelette nous accueille, chapeau à plumes sur le crâne. A ses côtés: une gracieuse fée incrustée de pierres fines. Nous sommes dans l’extraordinaire atelier de l’automatier et sculpteur François Junod, à Sainte-Croix (VD). Si nous rencontrons ce dernier, c’est pour parler de l’automate du Château de Chillon, qu’il vient de «réviser» sommairement avant une vraie restauration.

Mais son monde est si riche qu’il est difficile de s’en tenir à ce seul sujet. Ici, un oiseau d’un centimètre s’est posé sur une montre: «Il ouvre le bec, bouge la tête et la queue, et bat des ailes. Chaque automate présente sa difficulté. «En joaillerie, le problème est le poids des métaux précieux.» Toujours sur dix modèles en même temps, François Junod partage le travail avec quatre collègues.

Au-dessus de l’atelier, son «musée», où se côtoient une multitude d’objets incroyables. «Je m’inspire de certains mécanismes pour créer mes automates, ou glisse un élément ancien dans l’un d’eux, afin de faire le lien.» L’automatier sourit: «Les automates sont tous un peu magiques. Savez-vous que, souvent, les grands magiciens de l’époque étaient aussi de grands mécaniciens? Le principe de la pendule mystérieuse de Robert Houdin, par exemple, est encore utilisé de nos jours par certains horlogers.»

Une journée avec François Junod

8 h 00 Communication numérique «Le matin, je passe un moment devant mon ordinateur. Je regarde mes mails, vérifie si certaines pièces sont arrivées... Etant donné que je communique avec des clients qui ne se trouvent pas forcément en Suisse, l’ordinateur est un instrument de communication essentiel.»

9 h 00 Tournus prolifique «Je passe ensuite d’un collègue à l’autre, car chacun s’occupe d’un travail différent et nous discutons de leur avancée. On me dit souvent que je suis un tourneur en rond. C’est vrai que je n’aime pas passer mon temps à ne rien faire, et j’ai tendance à arpenter sans cesse l’atelier.»

10 h 00 Mécanisme sophistiqué «L’escamoteur est l’un des automates dont je m’occupe actuellement. Il sera vêtu façon Caravage, avec de grandes manches bouffantes et des poignets en dentelle. Il bouge la tête et bat régulièrement des paupières. Un mécanisme caché dans la table permet aussi de faire apparaître de manière aléatoire un chiffre différent sur les dés, à chaque fois que le personnage soulève ses gobelets. Il y a en tout 576 possibilités de positionnement des dés.»

Objet utile «Afin d’éviter de laisser des traces sur les automates en métal fin, nous utilisons systématiquement des doigtiers en caoutchouc. En fait, c’est un produit qui est très utilisé par les horlogers. Il nous permet également de ne pas risquer d’oxyder la pièce que nous touchons.»

11 h 00 Presque réel «Je passe souvent un moment à travailler sur mon Léonard de Vinci. C’est Denis Perret-Gentil, avec qui j’ai fait les Beaux-Arts, qui a fait la sculpture. Celle-ci nous a permis de créer le moule en silicone et de faire un positif en résine et en staff. L’automate suit des yeux le mouvement de la main droite, et cligne des paupières toutes les sept secondes. J’ai fait ces dernières en peau d’agneau, c’est ce qui va le mieux pour créer un mouvement fluide.»

15 h 00 Un monde au bout du crayon «Je dessine toujours beaucoup, que ce soit mes futurs modèles ou juste comme ça, en discutant. Pour l’instant, je réfléchis à un projet pour un musée: un personnage qui marche sur un cercle. Il y a un moment où il sifflera un air, et plein de choses magiques apparaîtront sur son chemin. Je suis en train d’imaginer ce que cela pourrait être, peut-être une boule qui surgit en lévitation? Je cherche les idées les plus poétiques.»

18 h 00 Un projet riche de sens
«En fin de journée, je passe souvent voir mon copain Jean-Pierre Vaufrey, qui est sculpteur sur métal. J’aimerais qu’il m’aide à faire une horloge qui représenterait la mort en train de frapper sur une cloche: je pense que les gens attendent aussi parfois un genre plus sombre et riche de sens.»

Texte: © Migros Magazine / Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Christophe Chammartin