Archives
2 mai 2016

Le mécano de l'ombre

Grégoire Mudry sillonne la Suisse aux manettes de sa vieille loco, la RE 620, une des plus puissantes du monde. Acteur de l’ombre, il transporte ciment, courrier, céréales aux quatre coins de la Suisse.

Grégoire Mudry, 35 ans, est mécanicien de locomotive sur train Cargo.

Une vie entre les gares de triage

Concentré, précis, contemplatif. On pourrait dire aussi qu’il est passionné, franchement bavard et doué en mécanique. Grégoire Mudry, 35 ans, est tout ça à la fois. Normal quand on est mécanicien de locomotive sur train Cargo. Et de nuit de préférence. Ainsi quand la plupart des gens rentrent du boulot, lui, il commence sa journée.

Cet ancien électricien sur trolleybus, basé à Lausanne, est entré aux CFF il y a huit ans, on s’en doute, par amour des trains. Rêve de gosse. De ces wagons que l’on croche les uns aux autres et qui suivent les rails. Et plus tard, de ces «vieilles locos des années 70, des bijoux d’une puissance maximum de 30 000 chevaux», qui traversent la Suisse avec leurs convois de céréales, de pétrole ou de gaz dans les longs couloirs de la nuit. «J’ai toujours aimé ce travail de l’ombre. Je suis utile, mais personne sait que je le suis.»

Contrairement aux trains voyageurs, les Cargo sont moins stressés par le timing. Ce qui permet à Grégoire Mudry de jeter des coups d’œil au paysage.Bien sûr, il connaît les horaires par cœur, avale près de 100 000 km de train par année, mais sait profiter de son temps libre. Qu’il partage entre sa fille, la marche et la lecture. «Ce n’est pas un métier pour les nerveux. Il faut aimer être assis et regarder. Et obéir à des points lumineux. Le chemin de fer, c’est surtout une histoire de confiance entre les hommes.»

Une journée avec Grégoire Mudry

13h30 Café express«J’arrive toujours un quart d’heure à l’avance pour avoir le temps de boire un café. Cela me permet de discuter avec mes collègues, vu que je passe le reste de la journée seul dans ma cabine. Je tiens beaucoup à ce petit moment d’échange.»

13h45 Tour de contrôle«Je passe à la tour de contrôle, véritable cœur de la gare de triage à Denges (VD), pour savoir où est ma locomotive du jour. C’est là que je reçois certains ordres. D’autres me sont donnés par l’Ipad: ralentissements, arrêts ou autres spécialités sur la voie.»

14h00 Assemblage«Je croche, je décroche les locos, c’est vraiment mon travail de chaque jour. Et avant de démarrer, je fais toujours un essai des freins pour vérifier que les tuyaux sont bien raccordés entre les véhicules. L’expression ‹Freins bons› signale que l’on est prêt au départ.»

Freinage
«Le freinage sur une RE 620, capable de tirer 2000 tonnes, c’est tout un art, surtout quand on trimbale des wagons d’essence… Il faut environ 1 km pour immobiliser un train de marchandises. Du coup, toutes les manipulations sont très réfléchies.»

15h00 Ciment à la tonne«Première halte: Eclépens (VD). Je reçois 1335 tonnes de ciment, soit seize wagons! Le train fera alors 230 m de long. Des données que je dois entrer dans l’ordinateur et qu’il est important de connaître pour faire correctement freinages et aiguillages.»

16h00 Au fil des rails«J'observe en permanence une dizaine de choses sur les écrans. Mais quand il fait beau, j’en profite aussi pour regarder la nature, les animaux, les labours, le colza qui fleurit. Le bruit des moteurs, les traverses qui défilent, ça me met dans un état de quiétude.»

17h30 Pause lecture
«En cas de retard ou d’attente sur la voie, je sors mon livre. J’en ai toujours un avec moi, un roman historique ou policier. Et comme je n’aime pas trop les écrans, je bouquine. C’est aussi un joli moment du métier!»

18h30 Contrôle des robinets
«Au départ de Bienne, petit contrôle du tableau pneumatique pour m’assurer que tous les robinets de l’air comprimé sont en bon état. Un geste à effectuer chaque fois que l’on met la loco en service.»

20h00 Dîner à Berne«J’ai toujours mon assiette prête avec moi. J’aime manger chaud et bon, d’autant qu’avec ce travail peu physique, on peut vite prendre du poids. Mais en huit ans à ce poste, je n’ai pas pris un kilo! Ce soir, je termine tôt: à 22h30.»

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Rod