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26 novembre 2012

Le monde en mode slow

Trop de tout, tout de suite, de connexion permanente et d’un présent déjà obsolète. La résistance s’organise.

Slow food
Slow food: Dans les années 1980, Carlo Petrini est parti en guerre contre la mode grandissante du fast-food.

Avouons-le. Alors qu’approche l’hystérie consumériste de Noël, succédant déjà à une folle rentrée, le temps semble nous échapper. Oubliés l’été, la temporalité délicieusement dilatée des vacances. Nous voici à nouveau emportés par le tourbillon du quotidien en mode accéléré, débordés, sous tension.

Depuis le début du siècle, publications et colloques se multiplient pour évoquer les causes de cette frénésie mondiale, de cette «dictature de l’urgence», selon les termes de l’ouvrage de Gilles Finchelstein, pour qui «le rapport que nous entretenons avec le temps est la grande pathologie de notre époque».

Plus de transcendance ou de lendemain qui chante, plus d’idéologie grandiose à laquelle se raccrocher, tout se joue ici, maintenant, tout de suite, avec cette recherche permanente d’intensité prenant la pas sur une quête d’éternité désormais obsolète. D’où un impératif du «tout, tout de suite» dont nous souffrons alors que nous le sécrétons, «comme s’il était en lui-même porteur de sens», expliquait en 2003 la sociologue Nicole Aubert dans Le Culte de l’urgence.

Depuis deux décennies, publications et spécialistes ne cessent d’analyser les causes de ce «futurisme de l’instant», comme l’appelle le philosophe Paul Virilio, qui évoque l’impact des nouvelles technologies et de la connexion permanente, des flux de données grandissants et des déplacements de plus en plus rapides.

La vie lente, l’antidote au stress

Médecins et organismes de santé publique se relaient pour tirer la sonnette d’alarme sur les conséquences, du burn-out à la panne de désir, en passant par la déprime et le sentiment de perdre pied (lire encadré en p. 19). Mais voilà que la résistance s’organise, jusqu’au milieu du potager où, faute de temps, le stress du «multitasking» rattrape le jardinier amateur. Cela s’appelle le slow life, la vie lente, et cela peut faire du bien.

Selon Woody Tasch, fondateur de la Slow Money Alliance, la finance industrielle considère les entreprises comme un simple moyen de maximisation des profits.
Selon Woody Tasch, fondateur de la Slow Money Alliance, la finance industrielle considère les entreprises comme un simple moyen de maximisation des profits.

Slow money

La crise financière, les subprimes, les bonus exorbitants: plusieurs économistes partent en guerre contre le credo cher à Gordon Gecko, le célèbre personnage de cinéma incarnant cette finance cannibale («Wall Street: Money never sleeps»). Parmi eux, Woody Tasch, fondateur en 2008 de la Slow Money Alliance. Selon lui, si l’agriculture productiviste gave le sol d’engrais pour en maximiser l’exploitation, la finance industrielle considère les entreprises comme un simple moyen de maximisation des profits.

Il faut donc tourner le dos à ce modèle devenu fou et retrouver des modes de financement durables et autres investissements responsables. Pour lui, miser sur des entreprises locales plutôt que sur des multinationales dématérialisées serait une des manières de «reconnecter l’argent à la vie réelle», loin de «l’abstraction ultime» des produits dérivés issus d’une circulation d’argent planétaire qui ne cesse de s’emballer (il s’échangerait quotidiennement 5 milliards de titres à Wall Street).

Slow Food

A tout seigneur, tout honneur: le premier pavé dans la mare de l’hyperactivité connectée est le fait de l’Italien Carlo Petrini qui, dans les années 1980, part en guerre contre la mode grandissante du fast-food et autre restauration rapide.

La légende de ce mouvement désormais international (100 000 adhérents actifs revendiqués dans 160 pays, organisés en 2000 «communautés de nourriture» réparties par régions en 700 «conviviums») débute un soir de 1986 où celui qui a été élu «héros européen» par «Time Magazine» en 2008 commande des antipasti aux poivrons d’Asti braisés dans un restaurant de la Péninsule. Alors qu’il se plaint du manque de saveur et de la mollesse du légume au cuisinier, celui-ci lui avoue que ce qui est écrit sur la carte ne correspond pas vraiment au contenu de l’assiette.

Les idées du slow food? Défendre le plaisir de manger, éduquer les palais au goût authentique, aider l’agriculture bio et mettre en avant les produits sans pesticide ni OGM en protégeant les traditions culinaires et gastronomiques contre la malbouffe et la junk-food.

«Nous nous battons pour remettre en harmonie la nourriture, notre corps et le pays en réformant avec des changements vrais», expliquait Carlo Petrini lors de la sortie de son dernier livre, «Terra Madre», en septembre de l’année dernière.

Dans sa lutte pour la biodiversité alimentaire, le mouvement organise régulièrement des salons du goût, où des petits producteurs viennent montrer leur savoir-faire. «Une réponse à la triple crise, financière, environnementale et énergétique», selon son fondateur. En Suisse, le slow food est présent à travers dix-sept conviviums, dont deux en Suisse romande (Genève et Valais).

Le concept de slow management, qui vise en gros à remettre l’humain au centre des préoccupations managériales.
Le concept de slow management, qui vise en gros à remettre l’humain au centre des préoccupations managériales.

Slow management

Personne n’a oublié la vague de suicides professionnels dans la France de 2008 et 2009: 35 personnes se ­donnaient la mort chez France Télécom. Interloqué, le professeur de management grenoblois Loïck Roche publie «L’éloge du bien-être au travail» en collaboration avec un spécialiste du stress et un professeur en marketing américain.

Ce livre introduit le concept de slow management, qui vise en gros à remettre l’humain au centre des préoccupations managériales. Pour les auteurs, au lieu de traiter le mal en offrant séances de massage ou soutien psychologique, il faut traiter les causes, en prenant par exemple le temps d’aller à la rencontre des employés ou en diffusant largement les valeurs de l’entreprise. Bref, penser le management «à travers des valeurs davantage qualitatives que quantitatives».

De même la slow formation consiste à sortir des enseignements de plus en plus accélérés et soumis au chronomètre, qui «fonctionnalisent» les apprenants, pour renouer avec une «histoire formative» qui donne de la saveur et du désir de savoir.

Slow travel: s'éloigner de la foule, privilégier la rencontre et l'authentique.
Slow travel: s'éloigner de la foule, privilégier la rencontre et l'authentique.

Slow travel ou Slow tourism

Marre du tourisme de masse et des incontournables du bout du monde visités à la queue leu leu le temps de prendre des photos et de remonter dans le bus?

Aller plus doucement et moins loin résonne comme une réponse à la crise écologique.

Mais il s’agit aussi de s’éloigner de la foule, de privilégier la rencontre et l’authentique, l’expérience vécue où prendre son temps et ressentir le défilement des kilomètres fait partie intégrante du voyage.

De plus en plus de petites agences se sont engouffrées dans le créneau, alors que les grandes intègrent ce type de propositions à leur offre. Plutôt cheval ou péniche que croisière en paquebot-usine, Transsibérien que TGV, balade dans l’arrière-pays niçois à la place des plages bondées. C’est Barcelone sans les queues de la Sagrada Familia, l’Australie sans la barrière de corail (ou alors sur un voilier VIP). Bref, le voyage comme un (nouvel) état d’esprit.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Cortis & Sonderegger