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23 décembre 2013

Le Noël d’Arthur

Dara Martin, de Colombier (VD), a remporté le premier prix du concours d’écriture «Conte de Noël» de 2013. Elle est récompensée par un séjour de 2 nuits pour 2 dans une chambre avec vue sur lac et montagnes à l’hôtel 4* Schweizerhof à St-Moritz, dans les Grisons.

Illustration d'un chien en regardant un autre jouer dans la neige au travers de la fenêtre

Ce matin-là, j’étais assis, devant la porte-fenêtre du salon, le nez collé à la vitre, et je regardais dehors. Tout était blanc! Raoul, le fox-terrier du voisin, courait comme un dératé dans le jardin, la gueule ouverte, happant au passage des morceaux de coton qui tombaient du ciel. Je me suis dit que Raoul était devenu fou!

J’ai déjà goûté du coton... c’est beurk! L’autre jour, j’étais à la salle de bain avec Mon Amour, j’ai cru trouver une boule de guimauve, j’aime bien la guimauve! Ça colle aux dents mais c’est goûteux. J’ai gobé la boulette qui m’est restée en travers de la gorge. Impossible de l’avaler ni de la recracher, je me suis dit: t’es mal!

Je me suis dirigé titubant (comme Mon Cœur quand il rentre tard le soir) vers Mon Amour qui m’a ouvert la gueule et extirpé le truc en me disant: «C’est pas vrai Le Chien, quelle idée de bouffer du coton! Ta gourmandise te perdra! Le coton c’est pas bon pour les chiens!»

Tout à mes réflexions sur les goûts alimentaires de mon pote Raoul, j’ai pas entendu Mon Cœur qui me sifflait: «Alors Le Chien? C’est ta première neige? Viens on va promener!» Depuis la cuisine, Mon Amour a annoncé:

Il va falloir trouver un prénom au chien. Il va sur ses 4 mois, on peut pas continuer comme ça!


«Pas le temps là! On file! Grand soir ce soir!!!» «Oui Mon Cœur grand soir...» et on est partis. En sortant, j’ai voulu aller voir Raoul, mais on était pressés, qu’il a dit Mon Cœur. Ils avaient quoi tous les deux à être excités comme des puces!

On est montés en voiture: «Ça roule ma poule!» à dit Mon Cœur et il a démarré sur les chapeaux de roues. On est passés devant la boucherie, j’aime bien le boucher, il sent tellement bon! Quand on s’arrête, je reste dehors, mais il vient toujours me voir: «Salut Le Chien! Give me five!» il me dit en me tendant sa main potelée avec ses doigts boudinés qui fleurent bon la chair à saucisse... et moi je lui donne la patte: «Ça c’est du chien! Un chien de chasse pour aller à la pêche!» il dit ça en rigolant, en me donnant des petites tapes sur le flanc: «Tu auras un nonos pour te faire les dents!» J’aime bien le boucher! Mais ce jour-là on s’est pas arrêtés.

On est arrivés au supermarché, où sur le parking avait poussé une petite forêt. J’en apprends tous les jours. Je ne savais pas que les arbres poussaient aussi vite.
Les arbres c’est bien! On peut y laisser des messages. Mon Amour et Mon Cœur ont un arbre où ils ont laissé leurs initiales gravées sur le tronc. Moi, je sais pas faire, peut-être les caniches suisses oui, moi, je laisse juste un p’tit pipi. On s’est dirigé vers la petite forêt, je m’apprêtais à laisser un petit mot sur un tronc, quand un type a crié: «Héééééé! M’sieur, faites gaffe à votre chien!» Ils ont discuté un moment, puis Mon Cœur a pris un arbre et l’a chargé dans la voiture. J’ai compris que j’allais avoir un arbre personnel!

Illustration du chien en train de pisser sur le sapin de Noël au salon et ses maîtres dépités.
«C’est à ce moment-là que j’ai écrit mon message sur l’arbre.»

En arrivant à la maison, Mon Amour s’est extasiée sur sa beauté, qu’il était parfait, et s’est mise à fredonner une chanson qui parlait de verdure, de roi et de forêt. Moi, perso, j’aurais préféré un chêne ou un platane, mais on va pas faire la fine gueule quand on vous offre un arbre personnel! C’est à ce moment-là que j’ai écrit mon message. Il y a eu un grand silence, puis Mon Amour s’est mise à rire et Mon Cœur à crier! Il a dit que j’étais une pauvre tache débile, que j’allais bousiller le sapin de Noël.

Je pouvais pas savoir que c’était le sapin à Noël! C’était pas écrit dessus et en plus je ne connais aucun Noël! L’erreur est canine!

J’ai filé au «vatecouchertoutdesuitedanstonpanier», la tête entre les pattes, l’œil triste du chien qui a été abandonné sur une aire d’autoroute à côté de la belle-mère d’Olivier de Benoist.

Quand la punition a été levée, je suis retourné au salon. Le sapin à Noël était totalement transformé! Il était recouvert de «vachercherlababalle» de toutes les couleurs! J’ai tourné autour: toutes les «vachercherlababalle» étaient habitées par un chien avec des tout petits yeux et une énorme truffe! Probablement les descendants de la fameuse astronaute russe, Laïka, partie dans l’espace, qui a dû croiser un Martien de Naples, rue des Etoiles, juste après Jupiter, là où il y a un coin tranquille d’où l’on voit tout l’univers...

J’ai eu le poil du dos qui s’est hérissé! Mon Cœur avait un serpent à la main, il s’est exclamé: «La touche finale Mon Amour!» et il a fiché la tête du serpent dans le mur. Toutes les «vachercherlababalle» habitées par les aliens se sont mises à clignoter! Pas de ça chez nous! Je me suis élancé sur cette folie... me suis retrouvé encerclé par les extraterrestres, le serpent autour du cou et tout coincé dans les branches... toutes les lumières se sont éteintes. «Il nous a fait sauter les plombs cet idiot! On va le faire cohabiter avec la dinde! Un marron dans le derrière!» qu’il a dit Mon Cœur.

Mon Amour m’a extirpé du sapin à Noël et ordonné de filer au «vatecouchertoutdesuitedans­tonpanier». C’est pas le fait d’habiter avec une dinde qui me chagrinait... y en a plein qui vivent avec des dindes, ils n’en meurent pas! Des fois quand ils en ont marre, ils la quittent et se remettent avec une pintade ou une bécasse... Ils restent dans le volatile. Mais le marron... Sur ces pensées, je me suis endormi. J’ai fait un rêve bizarre: une forêt de sapins à Noël était poursuivie par des dindes, les dindes étaient poursuivies par des marrons. Les sapins à Noël sont arrivés au bord d’un précipice, ils ont freiné d’un coup sec et les dindes leur sont rentrées dedans.

Les marrons qui suivaient de près les dindes sont rentrés... là je me suis réveillé, ça sonnait à la porte. J’ai remis mes yeux en face des trous, ce qui me prend du temps...

Il paraît que je tiens ça de mon père, un basset artésien de passage, qui a séduit ma mère et qui s’est fait la malle avec une grande Danoise sans laisser d’adresse.

C’était Tartine, le beauf et les gosses. Les gosses sont ma passion. Je les lèche, les mordille, les renifle, je leur donne «vachercherlababalle», ils sont comme moi... infatigables. On jouait comme des fous à qui peut manger le plus de bonbons, quand on a entendu des coups à la porte et un: «Oh! Oh! Oh!» La porte s’est ouverte sur un grand homme rouge avec une longue barbe blanche et un ventre pro­éminent.

Un inconnu! Les gosses! Il fallait protéger les gosses! Je le sais parce que j’ai vu un film avec un acteur allemand qui s’appelle Rintintin, qui sauve toujours la veuve et l’orphelin. Sentant naître en moi la fibre héroïque, j’ai pris mon élan, en dépit du risque, et j’ai sauté au cou du géant rouge. Manquant certainement d’entraînement, j’ai juste atteint le ventre dans lequel j’ai planté mes crocs... encore du coton... beurk!

Il est tombé comme une masse. Tout le monde s’est mis à hurler. Mon Amour m’a attrapé par la peau du dos coupant court à mon avenir hollywoodien de very batdog!
L’homme rouge a arraché sa barbe, j’ai reconnu Mon Cœur... encore une erreur !

Le chien en train d'amener les chaussons à Mon C
Elle m’a mis dans la gueule une petite paire de chaussons et a dit: «Va donner.»

«Donnez-moi une hache! Je vais en faire une bûche de Noël de ce clébard! Je vais le hacher menu-menu, l’atomiser, le broyer en faire de la saucisse d’âne!»
Mon Amour a pris ma défense. «Quelle idée aussi! Tu aurais pu le prévenir!» «Le prévenir?! Et quoi? Je lui envoie un SMS! Il n’a même pas de portable.» Les gosses se sont mis à crier: «C’est Tonton le Père Noël! C’est Tonton le Père Noël! Donne les cadeaux!» «A propos de cadeau, a dit Mon Amour, voilà pour toi Mon Cœur.» Elle m’a mis dans la gueule une petite paire de chaussons et a dit: «Va donner.»

J’aurais plutôt donné un nonos du boucher pour me faire pardonner mais j’ai fait confiance à Mon Amour, j’ai donné les chaussons à Mon Cœur. Il est devenu tout pâle. Je savais que ça n’allait pas le faire. Ils étaient trop petits pour lui. Il a ouvert la bouche... rien n’est sorti. On aurait dit un poisson rouge gigantesque échoué sur une plage après un tsunami.

«Tu vas être Papa nigaud! Un bébé! Vu que tu n’as toujours pas trouvé de prénom au chien, je te laisse huit mois pour trouver un prénom à Notre Bébé. Ça ira Mon Cœur?» Il a pris une grosse bouffée d’air, même que j’ai cru qu’il allait éclater comme une «vachercherlababalle» d’anniversaire, il s’est jeté sur Mon Amour comme on se jette sur un os à moelle et il lui a léché le museau.

La Tartine et le beauf applaudissaient et les gosses poussaient des hurlées à réveiller un chien mort! Toutes ces émotions m’avaient donné une faim d’ancêtre (le loup)!
J’ai donc décidé de prélever ma part de dessert. Je me suis servi tout seul. J’ai recraché le nain, la hache, la scie et j’ai pris bien soin de ne pas toucher au mini-sapin à Noël qui était sur le gâteau... pas deux fois la même erreur. Un chien averti en vaut deux!

La grosse fille, celle qui a des couettes et qui mâche des bonbons qui ne fondent pas, m’a regardé avec un regard plein de pitié et elle m’a dit:

Là t’es ouf Le Chien! Tu vas te faire appeler Arthur!»

Elle avait raison!

Photographe: Andrea Caprez (illustration)