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8 septembre 2014

Le passeur de culture crée l’événement

Le 27 septembre sera la 3e et dernière Nuit des musées de Lausanne et Pully pour Denis Pernet. L’occasion de revenir sur sa vision de cette culture festive, mais aussi sur l’art contemporain qui bouscule les normes établies.

Denis Pernet prend la pose devant des animaux empaillés
Pour Denis Pernet, la Nuit des musées offre une vraie «porte d’entrée» à la culture.

Une heure passée avec Denis Pernet suffit à faire aimer l’art. Intarissable au sujet des artistes d’aujourd’hui sans pédanterie, fin connaisseur sans forfanterie, ce jeune quadra aux allures de dandy incarne parfaitement cette nouvelle conception du rapport à la culture que véhicule un événement comme la Nuit des musées.

En 2012, ce Lausannois qui fit études supérieures et carrière à Genève est revenu dans la capitale vaudoise pour diriger la Nuit des musées de Lausanne et Pully . Un événement culturel festif, presque «carnavalesque», admet-il, et qui offre une vraie «porte d’entrée» à un public nombreux – entre 50 000 et 60 000 visites pour les deux dernières éditions – «avec l’ambition de désacraliser le rapport au musée, et que cette ouverture soit de longue durée en créant d’autres envies tout au long de l’année.»

Une passion à partager

L’art comme envie, ou plutôt comme besoin, Denis Pernet connaît depuis l’adolescence. Tout comme le goût de transmettre cette passion à travers de très nombreux commissariats d’expositions, de l’enseignement notamment à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève où il fit ses études avant un master en études curatoriales, ou encore comme critique entre autres pour le compte du magazine Edelweiss. «Très jeune, mon intérêt s’est porté sur les artistes contemporains, l’art vivant. Je me suis donc formé pour travailler avec des artistes en prise avec leur production, les accompagner et les assister dans leur désir de le partager et de le montrer.»

Ce sera le cas d’abord au Centre d’art contemporain de Genève avec lequel il collabore pendant huit ans et où il permet à plusieurs artistes une première monographie d’importance: Yuri Leiderman, Adrien Missika ou le duo germano-suisse Pauline Boudry/Renate Lorenz ont ainsi eu les honneurs du lieu. «Le Centre d’art, créé à la fin des années 70, fut pionnier dans la francophonie. Aujourd’hui encore, il sert de catalyseur pour toute la région.»

Inutile de préciser que Denis Pernet se désole du retard pris par le Musée cantonal des beaux-arts vaudois, refusé pour lui «largement sur la base d’une incompréhension de la valeur d’un tel lieu». Mais aussi de l’architecture contemporaine – un autre domaine qu’il maîtrise à la perfection et sur lequel il se montre intarissable. «Dire qu’une façade est forcément moche parce qu’elle est en béton, ça doit faire sourire à Zurich ou à Bâle.»

Un prix en récompense de son travail

Depuis lors et en parallèle, Denis Pernet entreprend un riche parcours de commissaire d’exposition indépendant, fonctionnant à la demande d’une institution ou proposant à tel ou tel musée ses projets d’accrochage. Activité qu’il pratique visiblement avec talent et une notoriété grandissante, couronnée l’année dernière par le prix fédéral de la médiation en art. «Donner accès à des œuvres qui me parlent, rester au service des artistes et leur offrir ce dialogue avec le public reste ma priorité et c’est là que je mets l’essentiel de mon énergie.» Ce qui ne l’empêche pas de continuer à créer ponctuellement au sein du collectif lausannois Abc (avec Jean-Luc Manz, Vincent Kohler et Jean Crotti), «fondé en 2004 dans l’InterCity Lausanne-Genève sur le chemin du travail».

Pour sa dernière année à la direction de l’incontournable événement (en 2015, Julien Friderici, ancien de l’Ancienne Gare de Fribourg ou encore de l’Usine à Gaz de Nyon, prendra le relais), Denis Pernet vise davantage «la qualité que la quantité». Sans chercher inutilement à battre le record de 2012, il s’agit davantage de continuer d’enclencher un mouvement de fond visant à «remettre les musées partenaires au cœur de la manifestation», même le plus petit d’entre eux comme celui consacré à l’immigration, estampillé lilliputien helvétique avec tout juste 30 m2 quelque part à l’avenue Tivoli.

La capacité des musées à renouveler leurs liens avec le public est une préoccupation en plein essor. Grâce à la Nuit, Lausanne s’impose comme l’un des pôles de cette nouvelle culture muséale.»

Organiser une exposition ne constitue plus que l’une des clefs de l’engouement du public. Il faut désormais aussi «l’accompagner, suivre son intérêt à travers des dispositifs annexes, des conférences, des performances, etc.» Et la Nuit des musées, qui a essaimé un peu partout de Genève à Fribourg, doit alors être vue comme participant à une approche «décomplexée» de l’art, où l’expérience de la simple visite se mixe avec d’autres, artistiques mais aussi culturelles et sociales. «La Nuit ne constitue pas forcément le meilleur moment pour une visite tranquille.» On y vient ainsi pour partager une expérience commune aussi importante que l’accrochage lui-même, avec par exemple plus d’une centaine d’animations prévues le 27 septembre prochain.

Vers de nouveaux horizons... artistiques

Après avoir transmis le témoin à son successeur, Denis Pernet prendra dès octobre la direction artistique de Hard Hat à Genève, espace d’art contemporain dans l’édition d’art et la promotion d’artistes émergents. On lui demande s’il ne se réjouit pas de quitter la culture événementielle et festive pour retrouver une approche plus pointue qui, au fond, lui correspond davantage. Sourire. «Les gens ont soif de culture, au sens large. Les frontières entre culture savante et populaire se brouillent désormais et cela me réjouit plutôt. Le pire serait que les musées soient vides.»

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre