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8 février 2016

Le Pays-d’Enhaut au fil de l’eau

Remonter la Sarine en raquettes ou à pied, de Château-d’Œx à Rougemont, dans un décor de cartes postales et de Grand Nord? Forcément tentant!

Pont Turrian
Le pont Turrian, qui franchit la Sarine, est le plus vieux pont suspendu de Suisse romande.

La locomotive dorée de la compagnie des chemins de fer Montreux-Oberland bernois (MOB) stoppe en gare de Château-d’Œx, le point de départ de cette balade qui nous conduira jusqu’à Rougemont, à une dizaine de kilomètres de là. Le ciel est gris souris, la température proche de zéro. Quelques flocons tombent des nues avec une lenteur de sénateur.

Obéissants, nous suivons le fléchage jaune qui indique pont Turrian. Comme à Rome, plusieurs chemins y mènent. Nous prenons le plus à l’ouest (pas le plus beau ni le plus court!) et passons donc à proximité du camping et de la station d’épuration. Désormais, le crissement de nos pas dans la neige accompagne le clapotis d’une Sarine aux flots couleur bleu glacier.

Une balade, facile d’accès et sans grandes difficultés, mais qui promet des paysages époustoufflants.

Après avoir franchi un ruisseau, nous nous enfonçons dans une forêt aux troncs nus et grisâtres. La passerelle suspendue la plus vieille de Suisse romande – elle a été construite en 1883 – nous attend au bout du sentier: le pont Turrian . Il faut le traverser pour rejoindre la rive gauche de la rivière. A chaque enjambée, ce bel ouvrage oscille légèrement de bas en haut comme un yoyo.

L'impression d'être ailleurs

La zone alluviale dans laquelle nous évoluons fait penser immanquablement au Grand Nord, à cette atmosphère si particulière qui émane des romans d’aventures de Jack London. Une impression intense que renforce la Sarine qui dessine ici de larges méandres entre berges immaculées et épineux vêtus de blanc. Ne manque que le hurlement des loups!

La partie la plus sauvage de la promenade longe les courbes de la Sarine.

Nous progressons tranquillement, au rythme de nos pulsations cardiaques, dans le froid silence de ce paysage opalescent. Oublié le stress citadin, envolée la notion du temps, la marche devient méditative, seulement brouillée par quelques inévitables idées parasites que nous chassons illico d’une pichenette neuronale.

Pause, histoire de contempler une sculpture de glace haute d’une bonne quinzaine de mètres: la cascade du Ramaclé, emprisonnée temporairement dans un carcan de givre. Seul un filet d’eau et de voix s’échappe encore de cette incroyable geôle naturelle. Fascinant. Le décollage maladroit d’un corbeau aux croassements rageurs nous sort de cette douce contemplation.

La cascade du Ramaclé, haute d’une quinzaine de mètres, est figée dans la glace.

Le chemin est toujours bien tassé, mais le photographe finit par craquer: il veut absolument essayer les raquettes jaunes et high-tech que lui a prêtées un ami. Souples et griffues, elles sont censées mieux épouser les courbes du terrain. Elles émettent aussi un fâcheux grincement, ce qui est plus inattendu. Le gibier est maintenant prévenu. Nous ne verrons ainsi pas même le bout de la queue d’un animal ce jour-là.

Une courte, mais solide montée nous éloigne provisoirement des berges de la rivière. Nous prenons de la hauteur et sortons du bois. Le hameau de Gérignoz, qui se situe à peu près à mi-parcours de notre périple, est à seulement quelques encablures. Deux solutions se présentent alors à nous: suivre la route ou emprunter le sentier raquettes qui la côtoie. Nous vous laissons le choix…

La randonnée peut être effectuée en toute saison. Si le sol est recouvert d’une épaisse couche de neige, l’usage des raquettes est recommandé.

La partie sauvage de cette randonnée est derrière nous. Dorénavant, nous marcherons dans un décor bucolique, à travers des pâturages enneigés. Comme l’atteste ce troupeau de vaches en stabulation libre qui s’aère les naseaux. Le panorama en noir et blanc qui s’offre à nous rappelle les fins découpages que réalisaient les paysans d’autrefois, une tradition toujours vivace au Pays-d’Enhaut.

Peu avant d’arriver à destination, nous retrouvons la frileuse Sarine que nous remontons jusqu’à la hauteur de la station inférieure de la télécabine de Videmanette. Virage à gauche, pont, petite grimpette et nous voilà à la gare de Rougemont. Terminus, tout le monde monte dans le train, direction la «civilisation»!

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens