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6 juin 2011

Le Pays où l'hospitalité est un art de vivre

A environ trois heures d’avion de Genève, le centre du Maroc offre un dépaysement garanti, entre les souks bruyants de Marrakech et le silence du désert à Mhamid. Découverte d’une riche contrée.

A deux kilomètres du centre de Mhamid, le dernier village du Maroc avant la frontière – fermée depuis 1994 et contestée – avec l’Algérie, Rhamoun Laghfiri, 26 ans, est assis sur une dune. Ses pieds nus s’enfonçant dans le sable chaud, il contemple le soleil se coucher. Nomade jusqu’à ses 15 ans avec sa famille, qui vit encore dans le désert, il s’est sédentarisé afin d’accomplir des études d’histoire à l’Université d’Agadir, puis enseigner cette matière à Zagora. La culture nomade est ancrée au plus profond de lui. Son mémoire de licence, il l’a d’ailleurs consacré au Grand Sahara.

Rhamoun Laghfiri, 26 ans
Rhamoun Laghfiri, 26 ans, nomade et professeur, passionné par l’histoire de la vallée du Drâa, à quelque 400 kilomètres de Marrakech.

«Bienvenue dans le désert», lance-t-il, habillé du bleu caractéristique des Touaregs almorabitiques. «Bleu comme le ciel», précise-t-il. Son turban indigo déteint sur son visage, ses mains, c’est la raison pour laquelle ces nomades sont appelés «hommes bleus». Une population libre, proche de la nature, qui a la nostalgie d’un monde sans frontière et qui vit pour les animaux comme eux vivent pour elle.

Rhamoun Laghfiri connaît le désert par coeur. S’oriente de jour en reconnaissant les dunes noires, rouges ou bleues, les arbres, un tamaris ici ou un acacia là. «Tu connais bien ta ville? Pour nous, c’est pareil.» De nuit, le nomade s’oriente d’après Belhadi, l’étoile du Nord.

Soirée en musique sous les étoiles

Magique, elle scintille parmi des millions d’astres offrant un théâtre de rêve aux cousins Laghfiri qui ont débarqué au bivouac pour passer la soirée en musique. Installés dans le sable, chantant et jouant guitare, djembê, célébrant le Grand Sahara sous les étoiles, le temps s’arrête... Jusqu’à ce que le vent ne se lève.

le fleuve Drâa
Au fond de la vallée coule l’oued Drâa donnant naissance à une belle oasis, où poussent des palmiers-dattiers.

«La vallée du Drâa, c’est le visage du Maroc, décrit Rhamoun Laghfiri. Toutes les cultures y sont représentées. » Les tribus arabes, tamazit (berbère étant un qualificatif péjoratif issu du colonialisme), noire, juive et almorabitique. La culture des habitants se reconnaît à leurs habits noirs, bleus, blancs. En dessinant dans le sable la carte de l’Afrique, le jeune historien cite Ahmed el-Mansour Dhabi – le Roi Doré, qui a conduit les Saadiens à la prospérité en développant le commerce saharien du sel et de l’or.

Puis raconte l’histoire – triste – de son grand-père Mada, chef de tribu, propriétaire de 300 dromadaires. Durant la guerre contre l’Algérie, il a été chargé de guider les militaires marocains dans le Grand Sahara. Il a été tué en 1963, avant d’avoir pu transmettre ses connaissances à ses trois enfants, alors petits. «C’en était fini des 300 dromadaires », glisse Rhamoun Laghfiri. En hommage aux siens, il s’implique dans le tourisme culturel et s’efforce de transmettre l’histoire de sa vallée – appelée des Mille Kasbahs (maisons fortifiées comptant une à quatre tours crénelées) – et celle de la rivière Drâa qui la traverse. A côté du plus long cours d’eau marocain (1100 kilomètres) pousse l’une des plus belles palmeraies du pays, entre Zagora et Agdz, véritable oasis contrastant avec l’aridité environnante.

Hamid Ami, chauffeur
Hamid Ami, chauffeur, originaire de la vallée du Drâa.

Après une nuit féerique dans le désert, nous reprenons la route. En chemin, notre chauffeur Hamid Ami, de culture arabe, lui, nous invite à prendre le thé dans sa famille. Si la réputation de l’hospitalité marocaine n’est plus à faire, il faut savoir qu’une proposition à boire un thé (thé vert parfois accompagné de menthe généreusement sucré) se limite rarement à la boisson. Selon l’horaire, il est accompagné d’une pizza berbère (un pain aux oignons et aux épices) ou de confiseries, si ce n’est carrément d’un couscous ou d’un tajine. Si la majorité des Marocains parlent couramment français, les rares qui ne le maîtrisent pas connaissent au moins le mot «mange!»

A Tamegroute, nous nous arrêtons pour visiter la bibliothèque coranique, présentée par un vieux guide blagueur, Ahmed, qui quand il parle des livres anciens en peau de gazelle, précise «à quatre pattes » (oui, la gazelle à deux pattes, c’est une femme). Ahmed raconte les 4000 ouvrages, dont le plus ancien remonte au XIe siècle.

Nous traversons Ouarzazate, le Hollywood marocain, où de nombreux films ont été tournés. On peut d’ailleurs visiter des studios de cinéma et le musée du septième art. Non loin de là se dresse le village fortifié (ksar) d’Aït Benhaddou, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, qui a lui aussi servi de décor de cinéma. En quittant la route principale, on rejoint la kasbah de Télouèt, l’une des résidences du pacha el-Glaoui, où il fallait alors payer un droit de passage. C’est dans ce village que vivent les Chleus, raconte Ali. Des Chleus, oui, car ils ont résisté comme les Allemands, émettent des sons gutturaux qui rappellent le parler germanique et disent aussi «ia» («ja») pour dire oui.

De là, on emprunte de nombreux virages jusqu’au Tizi-n-Tichka, un col situé à 2260 mètres d’altitude, où certains jeunes du désert séjournent en camps d’été, troquant les 50 degrés des dunes contre les 20 degrés des monts. La route serpente entre de magnifiques collines rougies par le fer, verdies par le cobalt, longeant des mines de sel ou de khôl. Après plusieurs heures de route, nous rejoignons Marrakech, la perle du Sud. Des dunes aux souks, un sacré changement de décor et d’ambiance.

A Marrakech, la vie a repris son cours

De jour comme de nuit, la place Jemaa el-Fna, le coeur de Marrakech, est animé. C’est là, au café Argana désormais recouvert d’une bâche blanche, qu’a eu lieu l’attentat meurtrier du 28 avril 2011. Là, que 17 personnes ont été tuées, parmi lesquelles trois personnes habitant au Tessin. La journée, la place se remplit de stands au milieu desquels déambulent les touristes. Le soir, les Marocains se l’approprient. L’attentat, bien sûr, est gravé dans les mémoires. «Les Marocains étaient incrédules qu’un tel événement ait pu se produire ici, raconte Giorgina Cattaneo, Tessinoise établie à Marrakech depuis deux ans, où elle tient avec son mari Massimo un magnifique riad, le Clos des Arts. Des réunions de solidarité se sont déroulées sur la place, signe que la société civile ne succombe pas à des actes aussi ignobles. A Marrakech, la vie à repris tout de suite.»

La place Jemaa el-Fna
La place Jemaa el-Fna, centre névralgique de Marrakech, où les Marrakchis se retrouvent une fois la nuit tombée pour discuter, écouter de la musique, assister à des spectacles, manger, boire un thé.

Sauf peut-être dans le secteur touristique. Au Clos des Arts, la crise économique et le printemps arabe avaient déjà fait baisser la fréquentation. L’attentat a accentué cette tendance. Les voyageurs ne sont pas pour autant absents dans la ville. Moins nombreux peut-être, mais ils sont là. A déambuler dans la Médina (la ville à l’intérieur des remparts), à se perdre dans le labyrinthe des souks, à contempler la richesse de l’architecture marrakchie. S’orienter dans la ville n’est pas si facile. Si des habitants proposent (contre rétribution) d’amener les touristes d’un point A à un point B, recourir aux services d’un guide officiel est une option à prendre en considération. En dehors des classiques (tombeaux saadiens, Palais de la Bahia, Medersa Ben Youssef, Musée de Marrakech ou encore la Koutoubia, Jardin Majorelle), des expositions intéressantes sont présentées au Musée de la photographie et au Musée de l’art de vivre Marrakech.

(© Migros Magazine/ Laurence Caille)

Auteur: Laurence Caille

Photographe: Laurence Caille