Archives
26 janvier 2013

Le petit rapporteur

Rares sont les enfants à ne pas passer par une phase de dénonciation de l’autre, grand frère ou petite copine. Comment réagir?

Illustration: François Maret
Les dénonciations enfantines se divisent en deux catégories: celles qui n'en sont pas vraiment et celles qui visent à avertir d'un danger.

Cela dure quelques mois, et peut aussi se prolonger durant des années. Mais rares sont les enfants à ne pas se muer en mouchard vis-à-vis d’un frère, d’une sœur, d’un camarade ou d’une voisine. Chez Patricia, maman quadra lausannoise, la dénonciation remonte souvent du cadet un peu trop regardant sur les activités vidéoludiques de sa grande sœur. «Elle a un Ipod, pas lui bien sûr. Alors il a tendance à vérifier qu’elle applique bien les consignes, comme l’interdiction de jouer le matin en se levant. Et lorsqu’il la surprend, surtout si elle refuse qu’il essaie, il s’empresse de nous le dire.»

Quel parent, enseignant ou éducateur en général ne s’est pas demandé comment réagir face à la dénonciation enfantine? Faut-il s’en émouvoir ou au contraire l’ignorer? Punir en songeant que la fin justifie les moyens ou ne pas entrer en matière? Selon Christine Brunet, auteur avec Anne-Cécile Sarfati de Petits tracas et gros soucis de 1 à 7 ans, la question est vite réglée:

L’enfant moucharde souvent pour devenir l’allié de l’adulte. Or, ce n’est pas son rôle. Il n’a pas à être votre complice dans l’application de la discipline familiale.

Lorsqu’il y a un danger…

Pour cette psychologue clinicienne et psychothérapeute française, seul un danger patent peut remettre en question ce principe. Car dans ce cas la dénonciation ne vise pas à faire punir, il s’agit d’une inquiétude manifestée à autrui, et donc d’un geste d’amour.

Plutôt d’accord, Véronique, maman de deux filles de 5 et 7 ans. «J’y vois comme une sorte de prise de pouvoir qui évite de se remettre en cause soi-même. C’est souvent mon aînée qui dénonce sa petite sœur, et je crois que ça correspond aussi à son caractère qui la pousse à se mettre davantage en avant. Je ne relève pas, et lui dis pourquoi.» Là aussi, la limite se situe vis-à-vis d’un éventuel danger, assez facilement repérable pour elle. «Ou alors si cela dépasse l’habituelle petite dispute en prenant des proportions trop importantes. Dans ce cas, j’interviens pour calmer le jeu.»

Une sorte de chantage

Mais les choses se passent souvent en sens inverse, comme donc chez Patricia ou chez Martine, et ses deux fils de 9 et 5 ans: le cadet utilise cette arme à défaut de pouvoir forcer son aîné à lui prêter ce qu’il convoite, voire tout simplement jouer avec lui. «J’avais tendance à protéger le petit, perçu comme forcément plus fragile et sans défense, sourit Martine. Puis, un jour, j’ai entendu que ce coquin menaçait son grand frère d’aller raconter des bobards. Une sorte de chantage. Depuis lors, tant que cela ne vire pas à la bataille rangée, je les laisse se débrouiller entre eux.»

C’est aussi l’occasion, conseille Christine Brunet, de comprendre les motivations du rapportage.

Si vous demandez à votre enfant pourquoi il dénonce l’autre, vous comprendrez peut-être ses motivations.

Charge alors à l’adulte de lui faire comprendre que ce n’est pas en nuisant aux autres qu’il obtiendra davantage d’attention ou ce qu’il convoite. Martine, en tout cas, note qu’elle trouve important que ses enfants «puissent exprimer ce qui leur est arrivé, notamment lorsque quelque chose les a rendus tristes ou mal à l’aise.» Et face au besoin enfantin d’une alliance, autant privilégier une activité commune voire une tâche familiale partagée.

En plus de cette sorte d’alliance avec l’adulte, l’enfant peut aussi rapporter un «méfait» pour vérifier que lui-même a bien compris une nouvelle règle. La dénonciation ne vise alors pas tant à faire gronder l’autre qu’à intégrer des interdits pour soi-même. En lui signifiant qu’il a eu raison de ne pas faire telle ou telle chose parce que c’est défendu, on l’encourage à agir de manière autonome:

Toi, tu n’as pas joué avec le téléphone ou chahuté en classe, tu as fait le bon choix.

Et à l’école, justement? La plupart des enseignants rappellent aux enfants qu’ils n’ont pas à faire la police. Mais pas tous, apparemment, puisque par exemple Véronique trouve que l’une des maîtresses de sa fille «pousse presque à la délation»:

c’est à elle de gérer sa relation aux élèves sans compter sur les uns pour dénoncer les autres.

Il n’y a pas à prendre parti

Mais peut-être s’agit-il aussi d’une perception biaisée de la réalité, ce qui est d’ailleurs le problème de base de tout rapportage: comme il s’avère impossible de trier le faux du vrai, il n’y a pas à prendre parti.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Maret (illustration)