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12 janvier 2015

Le pétrole bon marché, une chance?

La chute vertigineuse du prix du baril bouleverse aussi bien l’ordre mondial que la vie quotidienne des consommateurs. Jusqu’où et jusqu’à quand?

Détail d'un plein fait dans une voiture
La baisse de prix du carburant est une aubaine pour la plupart des automobilistes. (Photo: Getty Images)

Le sujet du siècle! C’est ainsi que l’économiste Michel Juvet qualifiait récemment, dans le quotidien Le Temps, l’anti-choc pétrolier actuel. Autrement dit, la spectaculaire baisse du prix du baril de brut avec des effets miraculeux attendus sur la croissance et la consommation.

Certains économistes pointent toutefois des inconvénients à moyen ou long terme. Comme la difficulté pour les pays émergents producteurs de pétrole de rembourser leurs dettes. L’ombre d’un choc financier plane, avec un Venezuela proche de la faillite, une Russie qui voit sa monnaie plombée. Et aussi la perspective d’investisseurs sur le carreau et une «contagion des crédits dans tout le système financier».

Autre inconvénient possible: que s’estompe l’obligation, provoquée par un pétrole qu’on pensait rare et cher, d’innover technologiquement, notamment en matière d’efficience énergétique. Un pétrole bon marché pourrait ainsi faire reculer des pays qui, telle l’Allemagne, avaient fait le pari onéreux des énergies alternatives.

La Suisse, comme tous les pays importateurs, devrait faire partie des gagnants. Les consommateurs ainsi que les entreprises gourmandes en pétrole devraient largement profiter d’une augmentation du pouvoir d’achat et d’une baisse des coûts de fonctionnement. La baisse du pétrole brut provoque déjà un début d’inflation négative, diversement interprétée: «bonne désinflation» pour les uns, source de climat général déprimé pour les autres.

La chute du prix du pétrole aurait chez nous néanmoins des conséquences moins marquées qu’ailleurs: la dépréciation du franc suisse par rapport au dollar pourrait en annuler partiellement les bénéfices. L’effet à la pompe reste modeste, même si la baisse est engagée, sachant que les carburants s’achètent des mois à l’avance. Et côté chauffage, les prix du mazout n’ont jamais été aussi bas. Bref, ça baigne dans l’huile.

«Les prix vont rester bas plutôt longtemps»

Stéphane Garelli, économiste
Stéphane Garelli, économiste

Stéphane Garelli, économiste , répond aux question de Migros Magazine.

Cette baisse est-elle appelée à durer?

Très probablement. L’Arabie saoudite, qui serait le seul pays en mesure d’enrayer la baisse en réduisant sa production, ne va pas le faire. Parions plutôt qu’en laissant les prix descendre, elle va débarrasser le marché d’un nombre de producteurs à hauts prix, ceux qui ne peuvent être rentables qu’autour des 90 ou 100 dollars le baril. Tant que le marché est en surcapacité, les prix vont rester bas relativement longtemps. Il faut ensuite définir à quel niveau. 50 dollars? 60? En tout cas pas un retour à 100 dollars. Même si, une fois le marché «nettoyé» des producteurs à hauts coûts, les prix devraient remonter.

Qui sont les gagnants et les perdants de cette situation?

Les gagnants sont ceux qui ont des coûts de production très bas: l’Arabie saoudite, d’une certaine manière la Norvège, une partie de la production américaine. Certains sont à 40 dollars pour être rentables, d’autres à 90. Les grands perdants, ce sont les exploitations technologiquement plus compliquées, par exemple dans l’Arctique ou les exploitations à grandes profondeurs en mer, comme au large du Brésil. Et puis les pays qui dépendent du prix du pétrole pour équilibrer leur budget: le budget russe a besoin d’un baril autour de 115 dollars, le Venezuela à 160.

Partagez-vous l’avis de ceux disant que cet anti-choc pétrolier va favoriser la croissance?

C’est à double tranchant. Historiquement, une réduction du prix du pétrole, c’est une bulle d’oxygène pour la croissance économique dans les pays industriels. Mais cela va probablement causer une période de déflation, dont l’esprit n’est jamais favorable.

Et pour la Suisse?

Notre approvisionnement en pétrole sera moins cher et nous rapprochera de l’inflation zéro. Difficile en revanche d’évaluer l’impact sur les sociétés qui font du trading de pétrole en Suisse – Genève est probablement la première plaque tournante mondiale. Certaines d’entre elles pourraient être affectées parce qu’elles ont fait le mauvais pari. Pour le consommateur, la baisse du prix de l’essence à la pompe et du mazout de chauffage devrait aider à faire passer la pilule des augmentations du prix de l’électricité qui se profilent.

Auteur: Laurent Nicolet