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23 février 2015

Le plus pur des hasards

Qui se cache donc derrière cette fabrique à nouveaux millionnaires? Immersion exclusive dans les coulisses ultra-sécurisées du Swiss Loto.

Tirage Swiss Loto dans les locaux de la télévision
Les boules qui tombent dans la grande sphère sont rigoureusement identiques.

Ici la ponctualité est obligatoire. Impossible d’obtenir les clés du studio du Swiss Loto avant 19 heures pile. L’instant précis où les enjeux sont fermés, c’est-à-dire qu’il n’est plus possible d’enregistrer une nouvelle grille dans un point de vente de la loterie.

Olivier Brun, responsable du service des tirages et promulgation à la Loterie Romande, nous attend à la réception principale de la télévision SRF à Zurich. Il est accompagné de Ruthi Zeller, l’huissier de justice de la ville de Zurich en charge du Swiss Loto ce jour-là. Après vérification de leur identité, ils obtiennent les clés du local où sera réalisé le fameux tirage.

Après un long parcours dans les couloirs de la TV alémanique, nous parvenons devant une porte noire. Aucun signe ou inscription ne permettrait de la distinguer des entrées voisines.

«La pièce est tenue secrète, explique Ruthi Zeller. Rares sont les personnes qui connais­sent l’emplacement du studio. Y compris parmi les employés de la SRF!»

Nous voilà entrés dans la pièce. Bien moins spacieuse d’ailleurs qu’on aurait pu l’imaginer en visionnant les résultats du Swiss Loto à la télévision! La machinerie comporte trois principaux éléments: il y a d’abord la grande sphère en plexiglas qui sert au tirage des cinq numéros principaux. Un peu plus loin l’appareil qui sert à déterminer le numéro replay. Et tout à droite les cinq petites sphères qui décideront du numéro joker.

«La pièce est filmée 24 heures sur 24 et les images enregistrées sur des serveurs externes», indique Olivier Brun. Une mesure de sécurité, bien sûr, pour éviter qu’on ne puisse s’introduire dans le studio et toucher aux appareils. Même l’équipe technique responsable de la pièce est strictement organisée: «Ce sont toujours les mêmes personnes qui s’en chargent, toujours sous l’œil des caméras de surveillance.»

On l’aura compris, le studio reçoit très peu de visiteurs. Une mesure qui permet d’exclure le risque de manipulation des appareils. Les soirs de tirage du Swiss Loto, qui ont lieu tous les mercredis et samedis, seules deux personnes sont présentes. Il y a d’abord en tout temps un huissier de justice. Ensuite, un tournus est organisé entre les deux loteries qui organisent le jeu. «Un responsable de la Loterie Romande se charge du tirage du mercredi et une personne de Swisslos de celui du samedi», explique Olivier Brun qui se rend lui-même à Zurich une fois par mois.

Toutes les boules pèsent le même poids

La collaboratrice de la ville de Zurich ouvre le coffre
Les boules sont gardées dans un coffre

La procédure est bien rodée. La collaboratrice de la ville de Zurich ouvre le coffre qui renferme les boules en caoutchouc utilisées pour le tirage. Elle est d’ailleurs la seule personne à en connaître la combinaison!

«Une fois tous les deux mois, je me charge de l’entretien des balles. Une opération minutieuse: elles doivent rester propres et surtout ne pas coller!»

Les boules sont introduites dans les tubes par une main gantée.
Il est important de ne pas salir les boules.

C'est munie de gants blancs qu'elle s’assure que tous les numéros sont présents et les dispose déjà dans les tuyaux qui surplombent la sphère transparente.

Toute la machinerie utilisée pour le tirage du Swiss Loto est fabriquée par l’entreprise française Ryo-Catteau, leader mondial des appareils de loterie. «Un jeu complet de boules coûte plusieurs milliers de francs, explique Olivier Brun. Car il faut en fabriquer un grand nombre pour parvenir à des sphères identiques en tout point.» Toutes les boules pèsent donc exactement le même poids. Quand bien même,

des tests ont montré que, même si la masse des boules variait, le tirage resterait parfaitement aléatoire.»

Le processus de tirage inclut un procédé de sécurité supplémentaire. Encore un! Avant chaque tirage, Olivier Brun reçoit un ordre aléatoire des chiffres de 1 à 5, fourni par ordinateur. Cette combinaison, une fois entrée dans le système, déterminera l’ordre d’ouverture des tubes où se situent les boules avant de parvenir jusque dans la grande sphère.

Pas de place pour la superstition

Le collaborateur de la Loterie Romande l’avoue: la rigueur de son métier l’empêche de prêter attention à toute superstition. «Les chats noirs, les échelles… je n’y crois pas, sourit-il. Je sais que des joueurs tiennent des statistiques pour déterminer les numéros qui sortent le plus souvent. Quand on sait avec quelle rigueur se déroulent les tirages, il est difficile d’y accorder le moindre crédit!»

Mais pourquoi, en 2015, poursuivre ce système de tirage avec de vraies boules, alors qu’un simple ordinateur permettrait de fournir un code aléatoire?

Il est plus difficile pour les joueurs de se représenter le fonctionnement d’un tirage informatique que de voir les boules tourner dans les sphères,

répond Olivier Brun. Ils ont davantage confiance en ces machines! Et puis l’image de la loterie à numéros est encore associée à celle des sphères et des boules en caoutchouc!»

Deux fax sont réceptionnés directement dans le studio. Ils proviennent des bureaux de la Loterie Romande à Lausanne et de Swisslos à Bâle et confirment que les enjeux sont bien clos. C’est le feu vert ultime pour procéder au tirage. Toute la petite équipe présente dans le studio est priée de se tenir dans un petit rectangle délimité par un marquage au sol qui indique la zone hors-champs. «Ne faites plus de bruit, demande l’employé de la Loterie Romande. Le son des machines est également enregistré!»

Le «tableau de bord» du tirage actionné
Le «tableau de bord» du tirage

A ce stade, la tâche du responsable des tirages se borne alors à de simples manipulations. Debout derrière le petit bureau de commande, il actionne d’abord un premier bouton qui enclenche sur le plateau l’éclairage adéquat. Un deuxième levier permet ensuite d’amorcer le mécanisme complet pour procéder au tirage. Quelques-unes des caméras de télévision se mettent en mouvement.

Tout le processus est programmé d’avance: les caméras fixées au plafond savent exactement quand et où filmer, en opérant parfois de jolis zooms et travellings. Dans le même temps, la grande sphère se met à l’œuvre. Après un double brassage, les cinq numéros gagnants s’échappent de la machine et se glissent dans les cases correspondantes. Le même processus se répète pour les tirages du numéro replay et ceux du joker.

Quand le hasard fait parfois bien les choses

Olivier Brun note à la main sur la feuille de protocole les numéros sélectionnés.
Tout est rigoureusement noté à la main.

Olivier Brun note à la main sur la feuille de protocole les numéros sélectionnés par les différentes machines. Après vérification par l’huissier, le document sera transmis par fax aux bureaux de la Loterie Romande et de Swisslos. «Les deux bureaux ont maintenant la tâche de rechercher les grilles gagnantes. On s’échange ensuite les données avec nos collègues de Swisslos et on calcule les gains par rang.»

Un travail qui permettra déjà d’annoncer si le jackpot a été remporté ou non, lorsque le tirage sera diffusé quelques heures plus tard à la télévision.

Il n’y a pas meilleure publicité pour une loterie que d’apporter la preuve qu’il est possible de remporter le jackpot. Il faut faire rêver!»

Il est temps de ranger minutieusement les boules dans le coffre-fort et de quitter le studio, sans oublier de le refermer à clé. Quelques portes plus loin, dans une autre pièce, un technicien se charge déjà du montage de la vidéo du tirage. «J’attends que les numéros soient confirmés par les loteries puis j’envoie le spot aux trois chaînes de télévision qui se chargeront d’ajouter les voix off en français, allemand et italien», indique Michael Stuber.

Alors, un nouveau millionnaire ce soir? Grâce à cinq bons numéros trouvés, plus le numéro chance, six personnes auront remporté chacune 12 429.25 francs. Personne en revanche n’aura décroché le jackpot qui se montait à 2,9 millions. Comme quoi, même le plus parfait des hasards, parfois seulement, fait bien les choses…

Texte: © Migros Magazine | Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Ueli Christoffel