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10 juin 2013

Le printemps pourri laisse des traces

Il n’y a pas que notre moral qui a souffert de cet hiver prolongé. Flore et faune doivent aussi encaisser le choc. Sauf la grenouille!

Un champ inondé
La Suisse vit son 
septième printemps le plus arrosé (voire inondé à certains 
endroits) 
depuis 1960. (Photo: Keystone/Sigi Tischler)

Le soleil a décidément zappé ce printemps pourri aux allures hivernales. L’été rattrapera-t-il ce sentiment persistant que le ciel nous tombe sur la tête? Les météorologues dissertent, souvent en désaccord.

En attendant, du côté de la faune et de la flore, les spécialistes dressent déjà le bilan de cette pluviométrie hors norme (7e printemps le plus arrosé depuis 1960), de cette absence de soleil (2e printemps le moins ensoleillé pour la même période) et de cette inhabituelle fraîcheur (10e le plus frais).

Les tournesols attendent le soleil pour démarrer (photo: istockphoto)
Les tournesols attendent le soleil pour démarrer (photo: istockphoto)

Concernant les cultures, on annonce un peu partout entre deux et trois semaines de retard sur un calendrier saisonnier normal. «Le plus problématique, explique Stéphane Teuscher, directeur de Pro Conseil, bureau de vulgarisation agricole vaudois, ce sont les cultures de printemps. Betterave, tournesol et maïs ont besoin de soleil pour démarrer, et là c’est pas ça.»

Idem pour le colza. Et encore, beaucoup de champs rendus inaccessibles restent tout simplement sans semence. «Dans la Broye ou le Jorat, pommes de terre et betteraves n’ont pas été semées.» La pomme de terre fait grise mine, et il faudra attendre deux à trois jours de sec au minimum pour pouvoir planter. Avec une grosse incertitude sur le rendement futur.

Les pommes de terre attendent d’être semées (photo: istockphoto)
Les pommes de terre attendent d’être semées (photo: istockphoto)

En Valais, canton pourtant sans doute le moins touché de Suisse romande, le directeur de la Chambre d’agriculture Pierre-Yves Felley fait part de son incertitude, notamment du côté des arbres fruitiers. «Il y a par exemple eu du gel durant le week-end du 25 mai, il faudra voir quels sont les dégâts. Tout comme dans le vignoble.» Là aussi, les agriculteurs évoquent la difficulté des grandes cultures à la levée, blé et pommes de terre étant notamment promis à une mauvaise année.

De manière générale, du côté des fruitiers, pommes et poires ne souffrent pas trop, leur récolte n’intervenant pas avant septembre. «Tout dépendra de la météo à venir», note- t-on à la Station fédérale Agroscope. En revanche, les pommes sont plus que jamais menacées par la tavelure (n.d.l.r.: une affection fongique), les traitements étant contrariés par la pluie.

Les insectivores souffrent du manque de nourriture

Les hirondelles ont faim (photo: istockphoto)
Les hirondelles ont faim (photo: istockphoto)

Au sein du règne animal, c’est assurément dans le ciel que la situation paraît la plus critique. En raison de températures anormalement basses, mais aussi du retard de la végétation, les colonies de moustiques qui devraient y bourdonner manquent à l’appel. Conséquence? «Tous les oiseaux insectivores souffrent du manque de nourriture.» Ce qui tombe particulièrement mal, puisqu’ils devraient au contraire manger davantage.

Du coup, beaucoup d’espèces ont déserté leur nichée, y abandonnant leurs petits qu’elles sont incapables de nourrir. D’autres ne nicheront tout simplement pas.»

Biologiste à la station ornithologique de Sempach, Matthias Kestenholz n’hésite pas à parler de situation «grave», «jamais vue depuis trente ans». Le cas des martinets ou des hirondelles serait ainsi particulièrement préoccupant:

Au Tessin, dans la plaine de l’Engadine où la météo est souvent excellente en mai, l’essentiel des hirondelles ont quitté les nids, avec des pertes quasiment à 100%,

se désole le scientifique. Les martinets noirs n’ont, pour l’essentiel, pas niché du tout. Arrivés fin avril pour trois mois, ils ont besoin de quelque neuf semaines pour la reproduction. «Comme ils partent fin juillet, on peut considérer qu’il s’agit quasiment d’une année perdue.»

Un apport en protéines faible

Il faut se souvenir que la plupart des oiseaux sont insectivores. Et que nombre de ceux qui ne le sont pas ont tout de même besoin de moustiques pour apporter les indispensables protéines à leurs petits. «C’est pour cela qu’il ne sert à rien de leur mettre des boules de graisse comme en hiver, où c’est avant tout l’apport calorique qui importe.»

Les chouettes ne font que très peu de jeunes (photo: istockphoto)
Les chouettes ne font que très peu de jeunes (photo: istockphoto)

Parmi les rapaces, chouettes et hiboux ne semblent pas spécialement à la fête en raison de la météo comme du manque de rongeurs à grignoter. Là aussi, il n’y aura que très peu de jeunes, quelle que soit la couleur du ciel estival. «La reproduction se joue au printemps, rappelle Sempach. Certaines espèces ont une durée de vie conséquente, ils essaieront donc à nouveau de nicher l’année prochaine.» Bref, la plupart des oiseaux s’en remettront, comme nous. «Sur la durée, la dégradation de l’habitat de plusieurs espèces s’avère plus préoccupante», note encore Matthias Kestenholz.

Enfin, la montée des eaux a noyé plusieurs nids du côté des marais de la Grande Cariçaie, selon Michel Antoniozza, ornithologue et collaborateur scientifique de la réserve. «Pas mal de nids de passereaux ont été touchés, et nous avons des craintes avec la probable montée du niveau du lac de Neuchâtel avec une fonte des neiges qui s’annonce abondante.»

Les autres animaux? Dans l’eau, la pluie ne gêne pas tellement les poissons, plaisante Sébastien Lauper, qui s’occupe entre autres du monitoring des cours d’eau au Service fribourgeois des forêts et de la faune. Néanmoins, l’éclosion des œufs dépendant à la fois de la température de l’onde et de la luminosité, des retards et sans doute des baisses de population sont à prévoir.

Les coupes de fourrage n’ont pas pu être faites

Les réserves de fourrage  s’épuisent vite (Photo: istockphoto)
Les réserves de fourrage s’épuisent vite (Photo: istockphoto)

Beaucoup de promeneurs se demandent si les vaches ne souffrent pas du froid et, parfois, de la neige. «Plutôt de l’humidité», note Stéphane Teuscher. En fait, le principal problème côté bétail est à chercher du côté du fourrage dans lequel les paysans doivent puiser pour compenser l’absence d’herbe. Michel Darbellay, directeur de la chambre d’agriculture jurassienne: «En moyenne altitude, l’herbe ne pousse pas. Il fait trop froid, le sol est trop détrempé. Le bétail reste souvent confiné à l’intérieur, où il est déjà depuis mi-octobre. Comme, en plus, de nombreuses coupes de fourrage n’ont pas pu être faites en mai, il est clair que les réserves s’épuisent vite.»

Quelques aspects positifs, quand même. L’excès de pluie et de froid n’a en effet pas été mauvais pour tout le monde. Cela a d’abord permis de combler le fameux «déficit hydrique» patent depuis 2003, les nappes phréatiques ayant désormais plutôt tendance à déborder. La forêt s’en retrouve donc plutôt ragaillardie, au contraire des professionnels qui y travaillent, avec par exemple des travaux de débardage retardés en raison des sols détrempés.

Le guêpier perse a été déporté par les vents (photo: AndreasEdelmann/ Fotolia)
Le guêpier perse a été déporté par les vents (photo: AndreasEdelmann/ Fotolia)

Du côté des oiseaux, l’absence de vrai printemps a permis aux nombreux amateurs d’observer certains hôtes très rares dans notre pays. «Le guêpier perse», par exemple, note Michel Antoniozza. Balayé par le vent mauvais, l’oiseau se retrouve en effet... 1000 kilomètres trop au nord de son lieu de résidence habituel, dans le nord du Sahara. Tout comme le chevalier grivelé, observé près de Préverenges. Et puis qui dit pluie, dit fête à la grenouille! «Il y en a partout», sourit Michel Antoniozza. Le crapaud accoucheur semble avoir bien choisi son année pour être mis en avant par Pro Natura.

Auteur: Pierre Léderrey