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21 novembre 2014

Le prix du chez-soi

La chronique hebdomadaire de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Une rue de new york avec le graffitti d'un homme qui dessine "I love ny"
Une déclaration d'amour à la ville de New York...

Je n’expérimente que rarement, presque jamais, l’euphorie de la certitude. La dernière fois, c’était le 12 novembre, treize heures et des poussières, sur Fox News. J’ai vu le World Trade Center. J’ai vu la nacelle à l’équerre au 69e étage. Et j’ai su que je ne serais jamais laveur de carreaux à New York. Aussi limpide que je n’irai pas voir Frozen ( La reine des neiges ) au centre de congrès voisin.

Puis les doutes reprennent vite le dessus. Shiraz ou Pinot de l’Oregon, Nick Cave ou The Strokes - pour écrire ma chronique, qui d’ailleurs traitera plutôt de la difficile conquête de l’amitié en Amérique (non, trop tôt) ou de la gloire du superficiel (non, trop évident)? Finalement, j’ai mis du Tom Waits et j’ai débouché un Primitivo pour essayer de répondre à cette question: à quel moment se sent-on chez soi lorsque l’on est «ailleurs»?

Juste avant ça, pour le fun et pour l’ego, rappeler la somme de nos efforts pour en arriver là: faire des économies, obtenir un visa, quitter son job, inscrire les gosses dans une école, trouver un logement décent, ouvrir un compte en banque. D’un point de vue strictement social et relationnel, quand tu as fait tout ça, tu n’as exactement… rien fait. Il est cynique mais absolument élémentaire de le rappeler.

S’intégrer, c’est recréer une galaxie de relations. A partir de zéro. C’est tout recommencer sans trop savoir combien de temps ça va durer. Pour les enfants, tout ou à peu près tout, passe par l’école. Pour les adultes, c’est différent. Ça commence généralement par une addition de futilités.

Localiser ton bar préféré. Prendre ta carte de bibliothèque à la Brooklyn Library. Trouver le café moulu qui te rendra tout Ricoré. S’inscrire à un espace de co-working pour sortir de chez toi même quand tu n’es pas obligé. Débattre du nerf dans ton sirloin avec le boucher chez Keyfood. Echanger des banalités avec Charly, le mec qui trie les poubelles dans ta rue. (Un jour, il faudra que je vous présente Charly).

Aller courir avec un copain. Se tâter pour un abonnement au YMCA. Être invité à la campagne pour Thanksgiving. Inscrire tes gosses au foot et à la capoeira. Aller manger des petits fours première classe à la résidence de l’ambassadeur. Voir tes enfants revenir d’une Playdate avec la banane. Voir ta femme revenir d’une soirée patinage «totale ado» au Rockefeller avec la banane.

Je pèse désormais comme des feuilles d’or chacune de ces petites actions, si anodines dans mon ancien quotidien.

Et je vois d’un autre œil, forcément, ce qu’elles représentaient, au pays, pour les immigrés, volontaires ou obligés, que je côtoyais. Pour dire l’exacte vérité, je suis ces jours, sur mon World Trade Center, pendu à ma nacelle, et un peu à l’équerre avec mes choix.

Mais au milieu des doutes, l’euphorie de la certitude me gagne sur un point: ça prend une vie de s’intégrer, tisser de belles relations durables, se sentir chez soi quelque part, et il est faux, infiniment faux, de croire que cette chance c’est la normalité.

@ Migros Magazine - Xavier Filliez