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9 novembre 2015

Le projet fou d’une paroisse vaudoise

Monter une comédie musicale racontant la vie de saint François d’Assise dans une église? C’est le pari que s’est lancé la communauté catholique – élargie – de Renens en 2014. Le succès a été tel que les acteurs ont décidé de remonter sur scène cet automne.

1 Le spectacle «L’amour, le vrai» sera présenté fin novembre à l’église Saint-François d’Assise à 
Renens.
Le spectacle «L’amour, le vrai» sera présenté fin novembre à l’église Saint-François-d’Assise à Renens.

Un duel à l’épée entre les travées, des danseuses sur l’autel, la chapelle transformée en vestiaire... Mais que se passe-t-il à l’église de Renens (VD)? Pourquoi ces costumes d’arlequin, ce chœur rassemblé autour de l’orgue, cette fébrilité mêlée de rires enjoués? Assisterait-on à une messe d’un genre particulier? Non: il s’agit simplement d’une répétition pour une comédie musicale qui se jouera ici les 14 et 15 novembre prochains.

Hérésie? Point du tout! «Nous sommes toujours partants pour ce genre de projets fédérateurs», assure Thierry Schelling, curé modérateur de la paroisse. D’autant que le spectacle L’amour, le vrai, raconte la vie du saint patron des lieux, François d’Assise. Et qu’il a déjà remporté un franc succès l’an dernier auprès de 800 spectateurs.

En octobre 2014, ils étaient en effet près d’une centaine de comédiens, choristes, danseuses et musiciens à enflammer l’église. Sans compter les dizaines de travailleurs de l’ombre ayant assuré le montage des décors, le maquillage, la promotion, etc. «En tout, plus de 130 personnes ont pris part à l’aventure», s’enthousiasme Matteo Monti.

C’est dans la tête de ce médecin au CHUV et enseignant à l’Université de Lausanne que cette idée un peu folle est née en 2012. Paroissien de longue date, il a toujours été frappé par la multitude de talents divers et variés qui cohabitaient dans son entourage. L’envie de rassembler ces forces en puissance autour d’un but commun s’est peu à peu imposée.

Le plus modeste des spectacles procure déjà beaucoup de satisfaction: je me disais qu’avec un projet plus ambitieux, le plaisir n’en serait que décuplé.»

Laissant germer cette graine dans un coin de son esprit, Matteo Monti tombe un jour, dans une librairie luganaise, sur une comédie musicale en italien retraçant l’histoire de Claire et François d’Assise. Séduit, il ne lui reste plus qu’à monter l’équipe qui l’accompagnera… «J’ai commencé par en parler à des copains musiciens. Au début, nous n’étions que quatre. Je n’aurais jamais pensé que nous serions autant au final!»

Une comédienne interprétant une nonne écoute les indications du metteur en scène Romain Miceli.
Une comédienne interprétant une nonne écoute les indications du metteur en scène Romain Miceli.

Il a pu compter sur Thierry Schelling pour répandre la bonne parole auprès des paroissiens. «L’église allait fêter ses 100 ans en 2014, relève Matteo Monti. Etant dédiée à saint François, le projet tombait bien. Et puis, le nouveau pape s’était fait appeler François.»

Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir des signes.»

Peu à peu, des gens manifestent leur intérêt, au-delà même de la paroisse et de la communauté catholique. Quant aux âges des participants, presque tous bénévoles, ils s’échelonnent entre 12 et 86 ans!

Mais comment gérer tout ce beau monde? Canaliser toutes ces énergies? Pour assurer la direction du spectacle, Matteo Monti décide d’engager Romain Miceli, metteur en scène formé en économie et management culturel, responsable de longue date de l’option théâtre dans un collège de la région. C’est d’ailleurs une ancienne élève qui lui a soufflé le nom. «Je n’étais pas persuadé de pouvoir répondre à la demande, tant il semblait y avoir une inadéquation entre les buts et les moyens, reconnaît ce dernier. Il n’y avait pas encore de budget ni de plateau, et quand j’ai demandé à lire le texte, on m’a dit que la traduction n’était pas achevée...»

Un enthousiasme communicatif

Il se laissera convaincre par l’enthousiasme du médecin. «Une petite voix me soufflait d’accepter.» Et sera rejoint dans l’aventure par Rosina Zoia et Nathalie Kohler, qui assureront respectivement la direction du volet musical et des danseuses. Tous trois sont bien sûr présents aujourd’hui: la date des représentations approche à grands pas. Tandis que les choristes échauffent leurs voix, de gracieuses jeunes filles en longue jupe blanche peaufinent leur chorégraphie. Autour de Romain Miceli, les comédiens et solistes se sont rassemblés: cardinaux, moines, mendiants, lépreux et même un pape – Innocent III – attendent de monter sur scène.

Mais peut-on vraiment appeler scène l’immense espace de jeu offert par l’église Saint-François-d’Assise? «Un peu décontenancé au début, je suis rapidement tombé amoureux du volume», assure Romain Miceli. Qui a pris le parti de faire jouer ses acteurs non seulement sur le vaste autel, mais également dans les quatre travées s’engageant sur le parterre de spectateurs. «Un vrai défi à relever, aussi en termes d’éclairage et de son, mais très stimulant. Et cela m’a donné envie de monter des spectacles dans d’autres églises!»

Mes vœux de mise en scène ont d’ailleurs été nommés: Transformer les impossibles.»

Autre challenge réussi: garder intacte la motivation de la troupe durant toute la durée des répétitions. «Nous n’avons perdu aucun élément, se réjouit Matteo Monti. Bien sûr, il y a eu quelques tensions, mais j’étais étonné de voir à quel point tout le monde a adhéré au projet. Nous avons été portés par la providence…» Etonné également, l’instigateur de l’aventure, que la quasi-totalité des participants soient partants pour s’inscrire à la deuxième édition du spectacle. «De nouvelles personnes sont venues rejoindre les rangs, et il n’y a eu que cinq défections.»

Romain Miceli, metteur en scène et Matteo Monti, initiateur du projet (assis).
Romain Miceli, metteur en scène et Matteo Monti, initiateur du projet (assis).

Parmi ceux qui sont partis, la jeune femme qui jouait le rôle de Claire d’Assise. «Elle devait terminer son doctorat, son emploi du temps était un peu trop chargé.» Sa remplaçante, Clara Vienna, entame d’ailleurs à présent un solo. Un beau timbre de voix salué par la directrice musicale Rosina Zoia: «Superbe!» Il faut dire qu’en termes de théâtre et de chant, l’étudiante en théologie n’est pas une débutante. Et elle n’a eu aucun mal à prendre ses marques au sein de la troupe.

Et la suite? Après une première édition en 2014 couronnée par le succès et une reprise cette année, l’aventure va-t-elle s’arrêter là? «Si nous avons rejoué le spectacle, c’est parce que la demande existait, précise Matteo Monti. Nous n’avons pas envie d’en rester là, mais il faudrait que nous trouvions une base financière. Nous avons reçu quelques subventions, notamment de la part de communes voisines, mais ce n’est pas suffisant. Nous aimerions bien tourner avec L’Amour, le vrai dans d’autres paroisses, sourit Romain Miceli. Et présenter un nouveau texte, ici à Renens. Avec qui sait, à terme, la possibilité de monter un spectacle par année…»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Mathieu Rod