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4 juin 2012

«Le rejet de la folie est inscrit dans l’esprit humain»

Fondateur des urgences psychiatriques à l’Hôtel-Dieu à Paris en 1967, le Français Henri Grivois dresse dans son dernier ouvrage une passionnante histoire de l’aliénation au XXe siècle.

Henri Grivois devant sa bibliothèque
Henri Grivois
s’est orienté vers la psychiatrie après avoir subi une dépression.

Vous écrivez dans votre livre: «Après deux siècles de psychiatrie, la psychose reste un mystère planté au cœur de l’espèce humaine.» Que voulez-vous dire par là?

Que malgré l’humanisation des soins et de l’assistance que nous offrons aux psychotiques, nous ne comprenons pas mieux la folie qu’il y a deux cents ans, et même que les Grecs ou les Egyptiens.

Pourtant, le terme, lui, a évolué: d’imbécillité et de fureur, nous sommes passés à aliénation, folie, puis psychose. Nous avons enfin compris qu’il s’agissait d’une maladie…

Oui, et cette étape était essentielle. Elle représente un gigantesque pas en avant. Mais cette reconnaissance n’a pas été aisée. Quand les philosophes et les médecins ont affirmé qu’il fallait traiter les fous comme des malades, et qu’ainsi ils échappaient à la peine de mort lors d’éventuels procès, ça s’est très mal passé dans les prétoires. Les juges n’étaient pas d’accord. Encore aujourd’hui, de manière générale, les gens restent très hostiles face à la folie.

Notre regard sur les psychotiques n’a-t-il donc pas changé?

Non, il ne faut pas se faire d’illusions. Nous avons beau admettre qu’ils sont malades, nous ne les respectons pas davantage. Si la psychiatrie a pris un sérieux tournant en ce qui concerne l’organisation et l’humanisation des soins, le point de vue populaire n’a pas fondamentalement changé et il n’est pas près d’évoluer. Le rejet de la folie est inscrit dans l’esprit humain, on ne peut rien y faire. Même les psychiatres sont considérés comme un peu fous, avec leur tendance à prendre la défense des psychotiques.

Vous êtes vous-même issu d’une lignée d’aliénistes, votre grand-père et votre oncle ayant tous deux exercé en établissement psychiatrique. Cette ascendance vous a-t-elle donné une autre perception de la folie?

Oui, ne serait-ce que le respect des patients. Enfant, j’entendais souvent la phrase: il n’y a pas de fous, il y a des malades. Cela dit, pour mon grand-père ou pour mon oncle, les psychotiques étaient des êtres totalement incompréhensibles et quasiment incurables. En 1950, j’ai visité l’asile Rouffach, en Alsace, où travaillait mon oncle: l’organisation était presque militaire. On s’assurait simplement de la survie des patients. Il existait à l’époque très peu de médicaments spécifiques à la folie, on se contentait de leur donner des calmants lorsqu’ils étaient agités. Le reste du temps, ils étaient regroupés dans de grandes salles, en compagnie d’infirmiers qui veillaient à leur bien-être.

N’y avait-il donc aucun espoir de guérison pour eux?

Il n’y en avait guère. Une fois pour toutes, ils étaient entrés dans la folie et on se contentait de les surveiller. La plupart d’entre eux étaient enfermés à vie.

Dans les années 1950, on s’assurait uniquement de la survie des patients.

En réalité, on les coupait de la société, on s’en protégeait...

C’était sous-jacent à cette attitude, on ne les laissait plus sortir, parce qu’ils pouvaient être dangereux, pour eux-mêmes ou pour les autres. La psychiatrie a ensuite fait beaucoup de progrès au niveau des médicaments et de la prise en charge des patients. A la fin des années 1960, bon nombre d’entre eux pouvaient être traités en ambulatoire: ils n’étaient hospitalisés qu’au moment de leurs poussées délirantes.

En 1967, vous entrez en fonction à l’Hôtel-Dieu à Paris, dans ce qui s’appelait le pavillon des agités. Quel était le rôle de cette unité?

C’était là que nous placions les patients turbulents, susceptibles d’être psychotiques – la plupart d’entre eux ayant été arrêtés sur la voie publique, en général la nuit – en attendant d’avoir éliminé les possibilités d’affections organiques, cérébrales ou autres, qui auraient pu expliquer leur agitation. Leur confusion mentale pouvait simplement être due à un abus d’alcool ou à une hypoglycémie. Ensuite, on envoyait ceux qu’on estimait fous à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, où ils étaient pris en charge.

J’ai réalisé qu’il y avait un début commun à toute forme de folie.

Pourquoi décidez-vous alors de créer des urgences psychiatriques à l’Hôtel-Dieu?

J’estimais utile qu’il y ait un psychiatre de garde 24 heures sur 24, qui accueillerait ces patients-là, les prendrait en charge dès le début, discuterait avec eux et ne se contenterait pas de leur faire une piqûre pour les calmer en attendant le résultat des analyses. Il était également important pour les familles de pouvoir parler tout de suite à quelqu’un de com­pétent, qui puisse leur expliquer au mieux la situation.

Henri Grivois a dû faire face à de nombreuses résistances lorsqu’il a créé les urgences psychiatriques.
Henri Grivois a dû faire face à de nombreuses résistances lorsqu’il a créé les urgences psychiatriques.

A l’époque, votre idée ne rencontre pas l’approbation générale, loin de là.

Non, ça n’a pas plu aux universitaires, ni aux hôpitaux psychiatriques. Pour eux, cela revenait à transgresser une vieille loi: la séparation systématique des patients organiques et psychiatriques. Je caricature un peu, bien sûr. Mais pour ma part, je voulais que la psychiatrie soit traitée au même titre que toutes les autres spécialités. C’était assez révolutionnaire, ce qui explique les résistances auxquelles je me suis heurté.

Autre innovation: vous vous mettez à dialoguer avec vos patients…

Oui, avec ceux qui souffraient de psychoses naissantes. La plupart d’entre eux parlaient rarement et lorsqu’ils le faisaient, semblaient incohérents. Puis j’ai commencé à m’intéresser de près à ce qu’ils disaient. J’ai réalisé qu’il y avait un début commun à toute forme de folie. Les malades s’identifiaient à l’ensemble de l’humanité et essayaient de donner un sens à ce sentiment, ils l’interprétaient en fonction de leur propre histoire.

De quelle manière?

Cela pouvait se traduire par un délire de persécution, le sentiment que leurs proches leur en voulaient. Ou alors ils se sentaient investis d’une mission divine. Mon rôle consistait donc à ne pas les laisser entrer dans ce délire-là, dans cette forme d’interprétation. Je leur apportais un regard critique. Le fait d’être pris au sérieux les aidait beaucoup.

Cette approche a toutefois été beaucoup contestée dans le milieu.

Oui. Certains de mes internes disaient: le patron devient complètement fou, il se met à parler avec les malades alors que leur discours ne tient pas debout…

On vous sent passionné par ce sujet!

Absolument. Quand j’en parle, j’entre un peu en transe…

Une passion qui s’explique par votre histoire familiale?

Oui. Cela a commencé avec mon grand-père et j’ai repris le flambeau. D’ailleurs, quand j’étais enfant, j’étais un peu jaloux de lui, sans même l’avoir connu. Il était vraiment considéré comme le grand héros de la famille. En quelque sorte, je voulais le dépasser, c’est ce qui m’a stimulé dans ma carrière. Au début pourtant, je n’envisageais pas la psychiatrie, je voulais passer un concours plus difficile que mon grand-père et mon oncle: une ambition un peu immature, je l’admets. Je n’avais aucune envie de faire comme eux et malgré tout, tout m’y a ramené. Une série de hasards heureux et un travail en profondeur qui m’ont poussé à faire quelque chose pour ces patients que, à mon avis, les psychiatres de l’époque soignaient mal.

Rousseau a utilisé sa folie de façon géniale.

Vous êtes vous-même tombé en dépression et avez suivi une psychanalyse...

Oui. D’ailleurs, au départ, c’est pour m’occuper de patients anxieux ou déprimés que je me suis orienté vers la psychiatrie.

Pourquoi avoir choisi ce titre à votre ouvrage: «La grandeur de la folie»?

C’est un de mes patients qui m’a donné cette idée. Pour lui, cette impression que le monde entier le concernait, c’était quelque chose de grandiose. Prenez l’exemple de Rousseau, qui lui-même était considéré comme fou. Lui aussi avait l’impression que le monde entier s’occupait de lui, il en parle d’ailleurs dans sa correspondance. C’est pour cela qu’il a eu des idées philosophiques d’ordre général: il a utilisé sa folie de façon géniale.

Auteur: Tania Araman

Photographe: Julien Benhamou