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7 octobre 2013

Le retour de l’inspecteur

Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

J’ai bien ri l’autre jour en lisant l’éditorial d’un fleuron de la presse romande consacré à l’évaluation des enseignants et au «cahier des charges» qui en découle. La rédactrice y déplorait l’attitude de nombreux profs hostiles à cette démarche («une aversion viscérale»), se considérant comme une «catégorie à part de salariés qui n’ont de compte à rendre à personne». Elle affirmait que «les cancres ne sont pas toujours assis au fond de la classe, ils trônent parfois doctement à leur pupitre», avant de conclure en appelant de ses vœux la réintroduction des «bonnes vieilles visites d’inspecteurs dans les classes».

Ah! mais si vous saviez, madame, avec quel bonheur j’accueillerai votre père Fouettard, depuis vingt-sept ans que je l’attends! Et même je m’efforcerai de le retenir un mois, week-ends compris, qu’il ait le temps d’évaluer ma cancritude en ses nombreux avatars: il appréciera d’abord les multiples «savoir-faire-faire» qu’il faut déployer pour éveiller l’intellect d’une population scolaire pas toujours idéalement disposée, et qu’il s’agit de ne surtout pas brusquer, n’est-ce pas.

Il comptabilisera les heures que je passe à corriger leurs copies, à fureter dans des livres, à constituer des dossiers cancresques, en effet. Outre celles d’enseignant et de chercheur, il jaugera ensuite mes charges, sans bases scientifiques ni légales, mais bien réelles et préoccupantes, de psychologue improvisé et de substitut parental intermittent auprès d’élèves en difficultés, gérant en collaboration avec le service de santé force dépressions, dyslexies, conflits de personnes, difficultés d’intégration et autres drames familiaux.

Il me comptera aussi pour quelque chose l’inconfortable rôle d’inquisiteur que je dois assumer de plus en plus souvent, censé admettre ou non des «justifications d’absences» qui laissent perplexes.

Je serai ravi enfin de l’emmener en voyage d’étude, et de lui faire partager la cancrissime sinécure de l’organisateur-animateur-surveillant-guide-responsable de 30 ou 40 ados lâchés en métropole étrangère…

Aucun doute: à la fin de l’exercice, il me paiera un gueuleton sur sa note de frais, puis ira rédiger son rapport. Un mois plus tard, je me verrai promu de «maître secondaire» à «maître-orchestre», et mon salaire sera conséquemment augmenté, qui sait même doublé. Ah, qu’il vienne, l’inspecteur, qu’il vienne enfin!

Auteur: Jacques-Etienne Bovard