Archives
17 août 2015

Le sable prend de la bouteille

Si les plages infinies de sable fin ne sont pas des plus fréquentes le long de nos rivages, le sable, parfois méconnaissable, s’immisce discrètement dans notre quotidien, servant par exemple à la fabrication de bouteilles en verre.

Directeur de la Verrerie de Saint-Prex (VD), Philippe Clerc tient l’une des 320 millions de bouteilles produites chaque année sur le site.
Directeur de la Verrerie de Saint-Prex (VD), Philippe Clerc tient l’une des 320 millions de bouteilles produites chaque année sur le site.

La réputation de longévité du verre n’est plus à faire. Non seulement les premières traces de fabrication par l’homme de cette matière, en Mésopotamie, remontent à des millénaires, soit vers 3000 ans avant J.-C., mais en plus, le verre est capable de renaître de ses tessons sans aucune altération autant de fois que l’on veut.

Et c’est ce qui fait la force de Vetropack, pionnière du recyclage du verre, qui a commencé par en produire dès le début du XXe siècle, à Saint-Prex (VD). La situation géographique du site était idéale: car pour fabriquer du verre, il faut marier le sable avec le feu.

Or, les couches de sable fin qu’offrent les environs du lac Léman (découvertes par hasard alors que le fondateur de l’entreprise, Henri Cornaz, forait le sol à la recherche d’eau dans le but d’établir une scierie) sont très riches en silice, donc très pures et particulièrement adaptées à la production de verre. La proximité de zones viticoles aux alentours et en France voisine, grandes demandeuses en bouteilles, ainsi que celle du réseau ferré fraîchement installé ne pouvaient tomber mieux.

Ajoutée à du sable (à gauche, du sable de quartz), la soude (à droite) permet avec la chaux d’abaisser le point de fusion du verre recyclé.
Ajoutée à du sable (à gauche, du sable de quartz), la soude (à droite) permet avec la chaux d’abaisser le point de fusion du verre recyclé.

«Dans le temps, voir de la fumée s’échapper d’une cheminée d’usine rendait les gens heureux. Car cela était synonyme pour eux de la garantie d’avoir un travail», nous rappelle Philippe Clerc, directeur de la Verrerie de Saint-Prex, maison mère du groupe et seul site du genre en Suisse. Mais inutile de scruter le ciel pour repérer un panache de fumée noire s’élevant au loin. «Depuis quelques années, des filtres électrostatiques ont été installés pour empêcher le rejet de particules dans l’environnement.»

Quand la durabilité se fond dans le processus

Ce n’est pas le seul changement perceptible. Si une base de sable siliceux, qui provient de nos jours du bassin parisien, est toujours indispensable, le recyclage du verre est désormais le cœur des affaires de l’entreprise et ne fait qu’un avec la production de nouvelles bouteilles.

Après un premier tri pour éliminer les corps étrangers, des tas de plusieurs mètres de hauteur de groisil, soit des bouts de verre brisés de deux à sept centimètres, sont prêts à être enfournés.
Après un premier tri pour éliminer les corps étrangers, des tas de plusieurs mètres de hauteur de groisil, soit des bouts de verre brisés de deux à sept centimètres, sont prêts à être enfournés.
Du groisil.
Du groisil.

Après un premier tri pour éliminer les corps étrangers, des tas de plusieurs mètres de hauteur de groisil, soit des bouts de verre brisés de deux à sept centimètres, sont prêts à être enfournés. Grâce à eux, la proportion de sable nécessaire chute drastiquement à une moyenne de 20% de la masse totale. S’ajouteront entre autres de la soude et de la chaux, qui ont le mérite d’abaisser le point de fusion du mélange (1580 °C au lieu de 1750° C), réduisant ainsi les besoins en énergie et, en conséquence, les émissions de CO2.

Le four de la Verrerie de Saint-Prex (VD).

Une fois le four lancé, il fonctionne sans relâche jour et nuit pendant une décennie, sans pouvoir se préoccuper des fluctuations saisonnières, car sa température doit impérativement rester constante pour que la masse chauffée, d’environ un mètre de haut, reste en fusion. Aucun instrument ne pouvant manipuler une masse à de telles températures, il faut user de finesse et tirer profit de la gravité.

Une chute pas forcément dramatique

C’est ainsi que dans un rythme régulier et soutenu, des canaux laissent s’échapper une «goutte», très précisément calibrée en forme et en poids, selon le produit fini désiré. Devenues un trait incandescent sous l’influence de la vitesse, les gouttes semblent presque voler, glissant le long de conduites dans une ambiance de chuintements. Elles fendent la fine bruine refroidissant les machines qui se mêle aux effluves de la graisse régulièrement versée par des ouvriers consciencieux, afin que le verre puisse fuser librement sans rester accroché.

Quand la portion de masse vitreuse atterrit, en seulement quelques mètres, dans un premier moule d’ébauche, puis dans celui qui lui donnera sa forme définitive, sa température ne se monte déjà «plus qu’à» 600 °C.

Bouteilles en verre fabriquées à Saint-Prex (VD).
Le verre transmet les valeurs de tradition et qualité.
Fabrication de bouteilles en verre à l'usine de Saint-Prex (VD).
Fabrication de bouteilles en verre à l'usine de Saint-Prex (VD).

Désormais formée, la bouteille est encore loin d’avoir fini son parcours: elle sera encore brièvement recuite pour éliminer les tensions dans le verre – survenues suite au refroidissement rapide – et donc être rendue plus solide. Puis, elle sera soumise à moult contrôles de qualité sévères, que ce soit de manière automatique ou sous l’œil critique d’un inspecteur qualifié.

Environ cent mille tonnes de vieux verre sont utilisées chaque année à Saint-Prex pour produire quelque 320 millions de bouteilles, dont seule une petite partie est exportée.

Toute bouteille comportant le moindre défaut technique ou visuel sera éjectée du tapis roulant qui amène la marchandise à la station d’emballage en palettes. Mais puisque, dans le monde du verre, rien ne se perd et tout se recrée, comme chaque tesson, elle aura droit à une nouvelle chance, rejoignant les autres 96% de verre recyclé en Suisse, nous désignant leader mondial en matière de valorisation des déchets... De quoi sabler le champagne!

10'000 pièces uniques

Pas très loin du tumulte des gigantesques machines, Claude Merkli a établi son atelier depuis une trentaine d’années au milieu des vignes, dans le village d’Echandens (VD). Souffleur de verre comme son grand-père et son père – qui «ne peut s’empêcher de dispenser encore gentiment quelques conseils qui sont bons à prendre» quand il lui rend visite –, il est l’un des rares à œuvrer en Suisse romande.

Claude Merkli, l’un des rares souffleurs de verre de Suisse romande, confectionne chaque année quelque 10 000 boules de Noël dans son atelier à Echandens (VD). Ses lunettes violettes filtrent la couleur de la flamme permettant ainsi de voir où la pièce est la plus chaude et de travailler plus efficacement.
Claude Merkli, l’un des rares souffleurs de verre de Suisse romande, confectionne chaque année quelque 10 000 boules de Noël dans son atelier à Echandens (VD). Ses lunettes violettes filtrent la couleur de la flamme permettant ainsi de voir où la pièce est la plus chaude et de travailler plus efficacement.

S’il fabrique aussi des bouteilles, les siennes sont uniques et l’accent est mis sur le côté artistique. Muni d’un chalumeau, il tire littéralement toutes les formes qu’il désire d’un bête cylindre de borosilicate (communément connu sous la marque «Pyrex»). La matière est en effet réputée pour sa résistance aux chocs thermiques extrêmes, le chalumeau, lui même à 2800° C, la faisant brusquement monter aux alentours des 1200 °C.

Tout un savoir-verre...

Sous l’influence de la flamme, les parois de verre s’étirent comme un caramel fondant, s’abandonnent, leur prétendue rigidité s’évanouit dans les airs. Les gestes de roulement avec lesquels notre maître verrier donne forme à l’objet malléable, exécutés avec dextérité, sont aussi fluides que la matière est devenue docile.

Mais on devine bien que sous cette apparente facilité, une sacrée expérience est de mise pour la maîtriser avec une telle souveraineté. Il faut en effet être rapide et précis pour façonner la pièce, car sous l’effet d’une chaleur trop intense, elle ne manquera pas de se détacher du reste du cylindre servant de conduit pour la gonfler d’air, anéantissant tout le travail.

Fabrication de boules de Noël en verre.
De magnifiques boules de Noël en verre réalisées par Claude Merkli.
De magnifiques boules de Noël en verre réalisées par Claude Merkli.

Claude Merkli porte la pièce hors de la flamme. Le moment magique de souffler dedans est venu, et voilà que la forme évasée se transforme en une boule parfaite, aux parois d’une grande finesse, comme une bulle de savon qui aurait humé un élixir d’éternité, éthérée et amnésique de ses grossières origines sableuses... Maniée avec le soin des choses fragiles et précieuses, après avoir pris un dernier bain de chaleur qui lui permettra de se solidifier, sur le même principe que celui des bouteilles de Saint-Prex, elle s’ajoutera au stock des quelque 10 000 boules de Noël que Claude Merkli crée chaque saison.

Ce qui est rare est souvent précieux

Le métier est certes un peu à bout de souffle, depuis une quinzaine d’années, il n’est plus possible de se former dans ce domaine en Suisse.

«Même pour un usage en laboratoire de recherche scientifique, on a développé des matières plastiques qui résistent très bien à l’acide, regrette Claude Merkli.

Mais bien que le verre soit souvent remplacé par du plastique, il restera toujours une matière noble.»

La fascination reste intacte. Que ce soit dans l’industrie de l’emballage, qui transmet par le choix délibéré du verre des valeurs telles que qualité et tradition, ou dans le domaine artisanal, cette matière n’en a pas fini de capter les reflets de la lumière et de faire briller les yeux des amateurs.

Texte © Migros Magazine – Manuela Vonwiller

Auteur: Manuela Vonwiller

Photographe: Guillaume Mégevand, Yannic Bartolozzi