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2 février 2017

Ces pêcheurs qui n'ont pas peur de l'hiver

Après trois mois d’attente, les amateurs de pêche sur le Léman peuvent enfin lancer leurs lignes. Le jour d’ouverture, tous les mordus sont là et s’activent sur le pont de leur bateau. Taquiner le poisson, ça ne s’improvise pas.

Première prise de la journée. Le moral de Thierry Bouillane (au centre avec le poisson), de Daniel Lustenberger (au fond à droite) et de Bruno Chappate (à gauche) remonte.
Première prise de la journée. Le moral de Thierry Bouillane (au centre avec le poisson), de Daniel Lustenberger (au fond à droite) et de Bruno Chappate (à gauche) remonte.

Fricasse et clair de lune. 7 heures du matin. Dix centimètres de neige recouvrent les quais du Bouveret (VS). Çà et là, des lueurs apparaissent pourtant au milieu des bateaux nappés de glace. Des moteurs déjà ronronnent. Non, une épidémie soudaine de masochisme n’a pas frappé Port-Valais (VS). La réalité est plus glorieuse: c’est le jour d’ouverture de la pêche. Tous les mordus sont là. Parmi eux Thierry Bouillane, qui a convié à bord de son embarcation deux amis aussi fondus que lui: Daniel Lustenberger, dit Lulu, et Bruno Chappate. Trois hommes dans un bateau pour une journée entière à traquer la truite. La fébrilité est palpable. «Depuis la fermeture, en octobre, on compte les jours.»

Lentement, le bateau sort du port. Déjà, c’est l’effervescence: il faut mettre à l’eau les flotteurs, les «luges», dérouler les lignes de leurs cadres, les arrimer aux «bras», de chaque côté du bateau. La pêche à la traîne, c’est du sérieux.

Thierry Bouillane est un peu tendu à la barre de son nouveau bateau qui n'est plus aussi bien taillé pour la pêche que le précédent.
Thierry Bouillane est un peu tendu à la barre de son nouveau bateau qui n'est plus aussi bien taillé pour la pêche que le précédent.

A la barre, Thierry est un peu tendu. «J’ai changé de bateau cette année, l’autre allait mieux, il était taillé pour la pêche, plus petit. Celui-là va de gauche à droite, pour tenir la vitesse, c’est pas évident. Il faut tenir entre 4,6 et 4,7 nœuds, si tu vas trop vite, les tôles tournent et les poissons ne mordent pas.» Les tôles? Les cuillers ondulantes utilisées comme leurres en guise d’appâts.

Petite compétition entre pêcheurs

Le temps est toujours glacial mais splendide. L’humeur un peu moins: 8 heures déjà et toujours pas une touche. Thierry se veut rassurant. «L’an passé à 10 heures, j’étais toujours «pomme», j’ai tout fait après, mais c’est parce qu’il y avait du brouillard. Là on est dans un bon secteur.»

Si on ne touche pas aujourd’hui, je me fais curé de campagne.»

L’occasion d’engranger au passage quelques synonymes pour bredouille: être «pomme» donc, mais aussi «patate» ou «tôle».

Thierry empoigne son téléphone. Il appelle d’autres pêcheurs comme cela se fait le jour de l’ouverture. «Il y a quand même un peu compétition.» Le coup de fil le rassure. «Ils ont rien fait, ce sont tous des pêcheurs que je connais, ils sont pomme.»

Dans le Léman, on peut trouver des truites énormes.
Dans le Léman, on peut trouver des truites énormes.

Les premières explications commencent à fuser, laissant entendre que les conditions ne sont peut-être pas si idéales que ça. «C’est trop calme, il faudrait qu’il y ait plus de vent, les vagues font alors une sorte d’écran et le poisson monte plus facilement, il est moins méfiant.»

Faut qu’il y ait de la vague, c’est là que tu fais les plus belles pêches.»

Un cri sur le pont: l’une des lignes a pris la forme d’un V, signe qu’un poisson est accroché. Il faut alors remonter les bras, renrouler la ligne concernée, tirer depuis l’arrière du bateau. Lulu se tient à côté de Thierry, une énorme épuisette à la main. Le poisson est tiré hors de l’eau, mesuré, assommé. Cette première truite semble avoir donné comme un signal de départ: une autre touche, puis une autre encore. Mais tout ne se passe pas comme prévu. «Celles-là ont réussi à se tailler, elles ont décroché, c’est un manque de chance. La pêche, c’est ça. Ah là, voilà, il y en a une autre.»

La concurrence déloyale des cormorans

Le bilan s’améliore. Même si, avec trois truites prises, on reste pour l’heure encore loin du maximum autorisé, huit par permis et par jour. Les pêcheurs ont des excuses, comme une certaine concurrence déloyale. «Il y a de moins en moins de truites dans le lac, avec tous ces cormorans qui bouffent tout. Ils descendent jusqu’à 60 mètres. Parfois ils se prennent dans les filets.»

L’heure du repas est aussi l’heure des confidences. Le rêve de Thierry (au centre) est d’attraper une truite de 15 kg.
L’heure du repas est aussi l’heure des confidences. Le rêve de Thierry (au centre) est d’attraper une truite de 15 kg.

Les trois hommes ont un œil sur les lignes et l’autre sur les bateaux, de plus en plus nombreux dans les alentours. Les croisements peuvent s’avérer délicats, à cause des lignes. «Ça fait quand même 100 mètres d’envergure, entre le flotteur et le bateau, il y a 50 mètres, de chaque côté, la casse ça peut arriver, des fois il y a les mâts qui se plient, et ça fait cher.» Bruno acquiesce. «Avec les Français, je me méfie toujours, ils ne bougent jamais, je préfère bouger moi, comme ça je sauve mes leurres.»

«Regarde, interrompt Thierry, celui-là vient droit sur nous, on va le raser. Tu imagines, s’il nous pique une truite sous le nez? Ah, là, il met les gaz, il se taille, oui, il a intérêt à se tailler.»

Un obstacle moins accommodant se présente, que signale Lulu. «Il y a un tronc énorme là.» «C’est trop tard, répond Thierry, on est en plein dedans, peut-être ça passe, on va voir, tu regardes si ça passe entre deux, tu me dis hein?» Et le tronc en effet dérive à travers les lignes sans causer le moindre dommage.

Fondue et vin vaudois sur le bateau

Trois nouvelles truites plus tard, c’est l’heure d’une fondue méritée, à l’intérieur de la cabine exiguë mais douillettement chauffée. Comme pour être à l’unisson, le temps se dégrade. Il se met à neiger, les côtes disparaissent. «D’habitude je ne prends pas du vaudois, mais, là, cet Yvorne, il va bien», commente Lulu en remplissant les verres.

Les langues se délient. Bruno explique ce que lui apporte la pêche sur le Léman.

Après une semaine de boulot, je passe huit heures sur le lac et j’ai l’impression d’être parti une semaine en vacances.»

Thierry confirme: «Ah c’est clair que ça détend, sans ça tu meurs. Moi, je suis tous les week-ends sur mon bateau, j’ai trente-cinq ans de lac.» Il raconte avoir commencé gamin avec son père à Genève. «Avant ça, je pêchais sur les ponts, au cadre, j’avais 14 ans.» La pêche au cadre, Thierry y est resté fidèle. «Avec un cadre, tu as une sensation directe, tu as le fil au bout du doigt, avec la main gauche tu moulines, tu remontes, tu peux dire si c’est un gros poisson ou un petit, tu es tout le temps en contact avec le poisson, tu lâches et après tu récupères…»

Lac, rivière, mer, requin, rien n'arrête Thierry Bouillane.
Lac, rivière, mer, requin, rien n'arrête Thierry Bouillane.

Thierry se qualifie de «barjo de la pêche». «Lac, rivière, mer, je fais tout. Par exemple, je vais pêcher en Afrique depuis plus de vingt ans, j’ai sorti des requins de 300 kilos, à la canne.» Lulu rigole:

La seule chose qu’il n’a pas réussi à prendre, c’est une sirène.»

Sur le chemin du retour vers Le Bouveret, le long de la côte française, une dernière et septième truite vient compléter le butin du jour. La pêche, Thierry l’assure, ça ne s’improvise pas. «Il n’y a pas de secret, quand on fait ça depuis gamin, on connaît tout, on a le sens de l’eau. Il y en a qui ne l’ont pas, qui ne l’auront jamais, le sens de l’eau.»

Textes: Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Isabelle Favre