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20 octobre 2016

Le Pays-d’Enhaut prend des airs du Sud

Dans un décor presque méditerranéen, le sentier des Choucas s’aventure sur les hauteurs de Château-d’Œx (VD). Pour explorer la flore, rencontrer les aigles et écouter glousser les tétras-lyres.

Vue panoramique depuis la cabane des Choucas
La cabane des Choucas invite à s’attarder et à profiter d’une vue imprenable sur la vallée de la Sarine.

Le départ du sentier botanique des Choucas donne tout de suite le ton: pour voir la première étape de la boucle, il faut lever la tête et regarder à la verticale, juste sous le ciel. C’est là, quelque trois cents mètres plus haut, que se tient la cabane du même nom, à l’aplomb, avec son drapeau hissé quand elle est ouverte.

Portrait de Pascale Fesquet
Pascale Fesquet, notre accompagnatrice

On s’encourage, d’autant que l’entrée en matière se fait en douceur par la forêt, tournant le dos aux placides vaches Simmental à robe rose. «Sur ce versant ensoleillé, la forêt est très diversifiée et, par endroits, caractéristique des milieux secs. Ainsi, on trouve toute une végétation thermophile comme l’alisier ou le genévrier sabine, plutôt inhabituels dans les Préalpes», explique Pascale Fesquet, accompagnatrice de randonnée.

Qui s’arrête déjà sur une sauge glutineuse. Plus loin, lierre terrestre, lamier, feuilles de violette. «C’est incroyable, on est en octobre et il y a encore de tout. On pourrait faire une cueillette pour un pesto!», lance celle qui connaît les plantes sauvages comme le fond de sa verrine.

La guide de montagne Pascale Fesquet en train de grimper le chemin escarpé.
Si les efforts se concentrent par endroits sur un chemin escarpé, la vue qui s’offre ensuite en hauteur les vaut bien.

Le chemin se fait plus escarpé et change soudain de physionomie. A une bifurcation en épingle à cheveux sur la droite – pour des raisons de sécurité, il vaut mieux faire la boucle dans le sens contraire des aiguilles d’une montre –, on se retrouve au bas d’une échelle. L’ascension du roc a commencé. Rien d’impossible, mais quelques passages un peu acrobatiques qui demandent concentration et pied sûr (à éviter de nuit, par brouillard ou par pluie). Dans les passages les plus chaotiques, marches de géant ou dalle glissante, une chaîne vient tendre la main au randonneur.

Le décor prend alors des airs de calanques méditerranéennes. Falaise calcaire où dévalent des lianes de genévrier sabine – hautement toxique, gare à la confusion avec l’espèce commune! – tandis que çà et là des orpins rougissants jouent avec des sceaux de Salomon pour un tableau contrasté. Un alisier aux feuilles duveteuses converse avec un sapin blanc, et on ferait bien une récolte avec les baies du cornouiller mâle, délicieuses en confiture!

cornouiller
Les baies du cornouiller, comestibles, sont tout particulièrement appréciées en gelée.

Une pléthore de montagnes Le temps d’une nouvelle échelle et de frôler les joubarbes, rosettes grasses dont les feuilles peuvent étancher une petite soif, et l’on rejoint déjà la pittoresque cabane des Choucas, à 1545 m d’altitude. Le gardien est en goguette ce jour-là, mais la terrasse, véritable balcon panoramique sur toute la vallée de la Sarine, nous accueille pour un pique-nique.

Au loin, les petites têtes blanches de l’Eiger, du Mönch et de la Jungfrau, les crocs des Pucelles et en face la Gummfluh, avec le couloir de la Cheneau-Rouge au cœur de la Pierreuse. Un profil qui se découpe avec une netteté saisissante sous la loupe du soleil. L’envie est grande de rester là, à côté du carnotzet au toit en tavillons, accroché au ciel bleu cyan où crissent encore les criquets tandis qu’un aigle fait sa ronde lente autour du Guéneflin.

On est dans une zone de sensibilité au dérangement de la faune, où il faut éviter le tourisme de masse et les bruits excessifs. Pas question de monter ici avec sa boombox»,

berce commune
La berce commune, même sèche, est une cachette idéale pour les insectes.

rappelle Pascale Fesquet. On s’en doute, d’ailleurs le silence est un fond sonore qui sied mieux au gloussement soudain d’un tétras-lyre perché quelque part en contrebas. On reprend le sentier botanique qui offre, même en cette saison, un bouquet très varié de végétaux – les panneaux aident à reconnaître les fleurs en dehors de la période de floraison.

Le paysage des Mérils s’ouvre alors, se fait aérien dans un incroyable camaïeu de verts. On avance sur un fil à flanc de coteau, la crête à droite, la pente à gauche déroulant son vertigineux tapis de lasers, parsemé d’orchis, de digitales, de scabieuses. On atteint un ancien fenil et le temps de traverser une ravine sécurisée par une chaîne salvatrice, on rejoint le plan Berthoud dans un décor magique: en face, la Pointe-de-Cray avec ses rayures dessinées par les moutons, tout autour des courbes claires, vastes, un seul arbre au milieu, la mosaïque verte des pâturages et prairies sèches.

Eglantine
L’églantine fait écho aux couleurs de l’automne avec ses fruits flamboyants.

Ici, on fauche encore à la main, d’où le nom poétique de «foin des rochers». Un foin à la saveur incomparable qui viendra nourrir les vaches, dont le lait compose L’Etivaz. «Plus on monte en altitude, plus les plantes ont des substances actives qui se retrouvent dans le fromage. Ce qui explique que L’Etivaz soit particulièrement riche en oméga-3 et 6. Le feu de bois lui donne aussi des qualités organoleptiques», souligne l’accompagnatrice, passionnée de patrimoine.

hépatique
La forme de ses feuilles à trois lobes a donné son nom d’hépatique à cette plante.

Le sentier du retour descend en lacets à travers les pâturages escarpés, la beauté est partout, dans la lumière couchée de ce début d’automne, dans les minuscules gentianes mauves, dans les premières colchiques, dans un couple d’azurés enlacés sur une centaurée. Le temps de goûter une pimprenelle au goût de concombre, de découper une tige de berce commune pour en faire une longue-vue et l’on entre déjà dans l’humidité de la forêt.

Des lieux aussi riches en histoire

Au lieu dit des Trois-Fenils, le temps s’arrête encore une fois. «Ce sont d’anciens espaces de stockage. Quelques madriers, un toit, qui datent de 1769, de la grande période des barons du fromage.

A cette époque-là, le gruyère s’exportait jusqu’à Lyon sur les bateaux de Louis XVI»,

Paysage automnal du Pays-d’Enhaut.
La région du Pays-d’Enhaut est connue pour ses paysages de toute beauté.

raconte Pascale Fesquet. On reprend le chemin, de plus en plus large, pour terminer la boucle du jour. En croquant les bractées parfumées d’une carotte sauvage, on entame le dernier tronçon, sur les marnes cassantes, un peu rosées que l’on appelle «le sang des dinosaures», parce qu’elles étaient déjà là il y a 65 millions d’années, souvenir des mers d’avant la formation des Alpes.

Quand on atteint le parking, les vaches sont rentrées. On jette un dernier coup d’œil à la cabane d’où l’on vient, trois cents mètres plus haut, tandis que les nuages se referment en drapé au-dessus des cimes.

Texte: © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Pierre-Yves Massot