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12 novembre 2012

Le service civil vu de l’intérieur

Obtenue de haute lutte il y a deux décennies, l’alternative au service militaire s’est imposée par la meilleure des armes: la crédibilité.

Nicolas Monnier
Nicolas Monnier, civiliste: «Sur 
le plan humain, j’apprends 
beaucoup ici.»

Souvenez-vous. C’était il y a vingt ans. Après un premier refus, le peuple suisse entérinait l’introduction d’un service civil. La conclusion de l’âpre débat autour de l’objection de conscience, du refus de servir sanctionné par un procès et de la prison ferme. Comme un criminel. Deux décennies après l’acceptation de ce «service de remplacement de l’armée», comme le définit Olivier Rüegsegger, chargé d’information du Zivi (l’Organe fédéral d’exécution du service civil), pourquoi et comment s’y engage-t-on?

Par antimilitarisme, clame à Genève Olivier Lorenzi. A 27 ans, il termine son affectation auprès du Département Finances et logements de la Ville, où il gère le programme «La Ville est à vous», visant à la réappropriation de l’espace public par les habitants d’un quartier. «Après avoir repoussé plusieurs fois l’échéance de l’école de recrues, je ne me voyais pas me faire engueuler par un sergent pour un lit mal fait.»

Julien Cheseaux, civiliste à la Fondation  Clémence, s’occupe de l’entretien du bâtiment.
Julien Cheseaux, civiliste à la Fondation Clémence, s’occupe de l’entretien du bâtiment.

Avec un service de treize mois – une fois et demie la durée de l’engagement sous les drapeaux – le législateur a mis en place ce type de contraintes pour éviter de rendre le service civil trop attrayant, surtout après la disparition du fameux «examen de conscience», en 2009 (lire encadré). On y retrouve aussi la nécessité d’une affectation longue de 180 jours, le reste pouvant être fractionné en périodes plus courtes. «En fait, résume Frédéric In-Albon, responsable pour la Suisse romande, c’est un peu le contraire de l’armée, avec la nécessité pour le futur civiliste de parfaire son autonomie pour chercher quelque chose qui lui correspond, avec ce que cela sous-entend de travail sur soi.» Une liberté, mais surtout une prise de responsabilité pas évidente pour tous. On n’a pas envie d’être sérieux lorsque l’on a 20 ans.

Avec trois ans de plus, Philipp n’en manque pourtant pas. Convaincu de l’inutilité onéreuse de l’armée, cet Argovien entend parler de l’alternative civile lors du recrutement. Ce qui constitue d’ailleurs «une obligation légale», selon Frédéric In-Albon, qui rappelle également que l’aptitude au service militaire fait partie des conditions sine qua non.

Philippe Guntert, directeur de la Fondation Guntert: «Les résidants adorent ces jeunes gens»
Philippe Guntert, directeur de la Fondation Guntert: «Les résidants adorent ces jeunes gens»

Désireux après deux mois dans l’environnement près de chez lui de s’exiler quelque temps en Suisse romande pour parfaire son français, il écrit à la Fondation Clémence, lieu de vie lausannois pour personnes âgées depuis 1975. «C’était il y a deux ans, et je voulais aller en cuisine», précise-t-il. Mauvaise idée, pour le directeur Philippe Guntert. «Comme tous les civilistes qui passent ici depuis une douzaine d’années, j’ai eu un entretien avec Philipp. Et je lui ai plutôt conseillé l’animation.» Une bonne suggestion, puisque tout se passe très bien. Les quelques résidants suisses alémaniques sont ravis d’échanger quelques mots en dialecte avec lui, qui de son côté a amélioré son français.

Avec lui depuis quelques jours, Nicolas Monnier. En 2007, cet enseignant d’aujourd’hui 27 ans était bien décidé à choisir le service civil. «Mais l’examen de conscience qui existait encore et la durée plus longue m’en ont dissuadé.» Il abandonne donc l’idée, et le voici dans les troupes de renseignement où il passe vingt et une semaines du côté de l’Emmental. «Ce n’était pas inintéressant, et j’y ai fait des rencontres sympas.»

Un ras-le-bol après un cours de répétition

Evénement imprévu: les effectifs sont réduits et l’armée lui propose une autre affectation, puis encore une autre, dans l’approvisionnement des troupes. «Ça n’avait rien à voir. Après un cours de répétition, j’en ai eu marre.»

Ses 96 jours restants en uniforme se transforment donc en 144 unités, qu’il se dit ravi d’effectuer à la Fondation Clémence. «L’animation m’intéressait. En plus, la direction s’est montrée compréhensive en m’accordant un premier bloc de deux mois au lieu de trois. Je ne voulais pas abandonner mes élèves aussi longtemps.» Passer d’enfants de 12 ans aux 3e et 4e âge lui apprend humainement beaucoup.

«Les civilistes offrent aussi une écoute»

Bref, tout le monde est content, à commencer par le directeur, grand promoteur de la formule auprès des autres EMS de Romandie. «Dans les soins proprement dits, c’est plus compliqué. Mais dans la technique, ou auprès des pensionnaires, les civilistes peuvent apporter beaucoup. A commencer par une écoute et un temps que l’on ne pourrait pas leur offrir par des postes salariés. Et les personnes âgées adorent ces jeunes gens qui leur rappellent leurs petits-fils.» Jamais de déconvenues? Il y en a eu, quelques cas qui préféraient aller boire le café plutôt que de rester auprès des personnes âgées. Ce qui, on l’imagine, posa rapidement des problèmes vis-à-vis du personnel œuvrant huit heures par jour.

Ancien major, Philippe Guntert ne peut guère se voir qualifier d’antimilitarisme primaire lorsqu’il vante les mérites du service civil. Ni de méconnaissance puisque sous son impulsion la Fondation Clémence fut l’une des premières à s’inscrire parmi les mille «établissements de recrutement» de Suisse romande (trois mille dans l’ensemble du pays). Elle s’apprête d’ailleurs à recevoir un prix pour saluer cet effort (lire encadré). Le directeur fut aussi l’un des trente Romands à faire partie de cette commission extraparlementaire censée juger la validité du conflit de conscience des candidats. «Fait unique dans notre histoire politique, nous avons nous-mêmes pris l’initiative de sa dissolution, convaincus de l’inutilité de cet examen, qui ne débouchait d’ailleurs que sur quelques pour cent de décisions négatives.» Le système actuel de la preuve par l’acte lui paraît à la fois plus juste – car moins élitiste intellectuellement – et plus efficace, d’autant que «la qualité des civilistes est toujours très bonne. Il faut parfois les motiver un peu au début, mais pas plus que nos apprentis.»

Et que l’on ne vienne pas lui parler de refus de servir son pays. «Il me paraît normal de respecter ceux qui veulent s’engager pour la collectivité, mais autrement.»

De son côté, Frédéric In-Albon ne conteste pas l’existence de problèmes plus ou moins évitables: quelques établissements d’embauche cherchent à tricher, et il n’est pas toujours facile d’en trouver de nouveaux. «Cependant la Commission de sécurité elle-même ne fait que peu de reproches dans le fonctionnement du service civil. Chez certaines personnes, et la partie la plus à droite du monde politique, la méfiance reste une question de dogme vis-à-vis de la priorité du service militaire inscrite dans la Constitution.»

Mais, pour cet ancien fusilier de montagne de 38 ans, les réformes inhérentes à Armée 95 et Armée 2000 ont été prises en compte; et les freins mis en place depuis 2009 ont atteint leurs objectifs en freinant l’afflux post-2009: approchant les 7000 (6720 en 2009 et 6826 en 2010), les demandes d’admission n’ont été que de 4670 en 2011. Ce à quoi les adversaires du service civil rétorquent qu’avant la suppression de l’examen de conscience, elles plafonnaient à moins de… 1700.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Laurent de Senarclens