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13 juin 2016

Le syndic range sa cravate

Le 30 juin, Daniel Brélaz rendra les clés de son bureau après quatorze ans à la tête de Lausanne et plus d’un quart de siècle à l’Exécutif. Pour «Migros Magazine», l’homme aux cravates chats évoque quelques emblèmes de son mandat.

Daniel Brélaz, personnage incontournable de Lausanne, qui a fait le bonheur des imitateurs et des caricaturistes.

Place de la Palud, 9 h 30. Au 1er étage de l’Hôtel de Ville de Lausanne, une voix au timbre reconnaissable entre mille et à l’accent vaudois immodéré crie de nous installer dans la salle d’à côté. Le temps de nous exécuter et Daniel Brélaz déboule la démarche légèrement chaloupée, le costume gris presque ajusté. L’homme a repris du poids depuis son régime spectaculaire qui l’a délesté de 94 kilos voici deux ans, mais affiche une bonhomie retrouvée.

J’étais trop mince et j’avais l’air d’un vieillard»,

lâche-t-il en confessant peser aujourd’hui 128 kilos contre 89 à la fin de sa diète. «Je savais que je ne maintiendrais pas un poids aussi bas, mais j’avais décidé d’aller jusqu’au bout.» Et d’ajouter: «Il faudrait que je pèse dix kilos de moins pour être bien. Je compte sur l’été, car là, avec tous les apéros auxquels je suis convié pour fêter mon départ, c’est impossible.»

Encore quelques jours et le syndic vert, 66 ans depuis le 4 janvier dernier, sera remplacé par Grégoire Junod, 40 ans et fer de lance de la nouvelle génération socialiste au pouvoir. Pas facile de s’en aller après plus d’un quart de siècle à l’Exécutif lausannois – «vingt-six ans et demi», précise le mathématicien de formation, dont douze aux Services industriels et près de quinze à la syndicature. «Je partirai sans regrets, assure-t-il, car ce qui m’importe, c’est d’avoir mené à bien les dossiers décisifs pour le développement de Lausanne ces prochaines décennies.» Le futur M3, le projet Métamorphose, le tram ou encore les JO de la jeunesse sans oublier Equitas, la refonte complète du système de classification salariale de l’administration publique, prendront ainsi vie sans lui. «Je me fous des lauriers», répond-il quand on lui fait remarquer qu’il ne récoltera pas le fruit de ses efforts. Avant de poursuivre:

Sans ma présence, un grand nombre de ces projets auraient été en péril ou n’auraient pas survécu sous leur forme actuelle.»

Voilà pourquoi, explique-t-il, il a décidé de repartir pour un tour en 2011 et n’a pas, comme il lui a été reproché, fait la législature de trop.

L’homme n’a pas le triomphe modeste et ses détracteurs n’ont pas manqué de le souligner tout au long de son règne, le qualifiant au gré des estocades de hautain ou d’arrogant. «Je suis simplement honnête», oppose-t-il avec un naturel qui ferait passer la pire des fanfaronnades pour de la modestie. Soit. Après tout, c’est un géant. Son 1,90 mètre et sa silhouette d’Obélix ont fait de lui un personnage incontournable et le bonheur des imitateurs et des caricaturistes.

Famille princière version Brélaz

Vrai plan comm’ à lui seul, Daniel Brélaz sait comme nul autre se mettre en scène. Il dit: «J’estime que cela fait partie de la vie publique de dire un certain nombre de choses. Je l’ai compris quand je suis arrivé à la Municipalité en 1990. En six mois, j’ai fait économiser 200 millions d’investissements inutiles à la ville, ça m’a valu quatre lignes dans 24 heures au milieu d’un article sur une fête scolaire. Quelques jours plus tard, je suis allé essayer une voiture électrique à Ouchy et j’ai eu trois photos et deux articles.» Et puis le géant vert s’est marié avec Marie-Ange. Première dame au franc-parler et au by-pass connus à la ronde, elle a apporté à son matheux de mari une dimension humaine qu’il n’avait pas jusque-là et dont il se félicite.

Nous ne parlons pas des dossiers, mais très souvent de mon attitude. Marie-Ange m’a beaucoup aidé dans mes relations ainsi qu’à rendre mon habillement plus acceptable pour la société.»

Le couple n’a jamais caché son appétence médiatique et le syndic aime à rappeler qu’avec leur fils Alexandre, les Brélaz ont un côté famille princière locale. Mais l’exposition a ses limites.

Et la spontanéité, même empreinte de naïveté, a souvent agacé et parfois choqué. Comme le jour où, interviewé sur la chaîne de télé locale TVRL, il a révélé avoir eu sa première relation sexuelle à passé 40 ans. «C’est la première fois que même des amis proches m’ont dit avoir été choqués.» Le regrette-t-il? Non, simplement, il n’a pas imaginé l’onde qu’une telle déclaration provoquerait. Il jure pourtant avoir ses limites et dit «niet» à L’Illustré qui «voulait venir photographier mes chiottes et ma salle de bains». Qu’importe. L’homme est toujours autant courtisé lorsqu’il s’agit de se mettre en scène. Et puis, la médiatisation a du bon: «Parler des dossiers futiles dans les journaux permet de faire tranquillement le reste sans se faire emmerder!»

De la «belle paysanne» à la vraie cité

En vingt-six ans et demi, Daniel Brélaz aura vu changer sa ville comme nul autre. De «belle paysanne», comme il dit en citant Ramuz, la capitale vaudoise s’est muée en une vraie cité de l’ère post-industrielle pour devenir la quatrième ville de Suisse. Le jour de son départ, il offrira un discours aux Lausannois au cinéma Capitole, revenant sur les moments forts de sa carrière. Et commencera par le 20 décembre 1954, «non pas le jour de ma naissance, mais celui où, à presque 5 ans, j’ai failli mourir après m’être fait renverser par une voiture et projeter 12 mètres plus loin.» Un accident qui l’a laissé une semaine entre la vie et la mort et lui a fait perdre deux tiers de la rate.

Comme quoi, à peu de choses près, personne n’aurait jamais su que j’existais.»

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: François Wavre/Lundi 13