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27 juillet 2015

Le tabou de l’enfant préféré

Environ un tiers des parents privilégieraient l’un de leurs rejetons. Mais ce favoritisme peut être aussi pernicieux pour ce dernier que pour ses frères et sœurs.

Petite consolation pour les enfants: les préférences sont susceptibles d’évoluer avec les années.
Petite consolation pour les enfants: les préférences sont susceptibles d’évoluer avec les années.

«Face à ma sœur aînée, j’ai toujours eu l’impression d’être le vilain petit canard. Je n’étais pas aussi talentueuse, trop têtue, pas aussi responsable, pas aussi mince, bref: ma mère avait toujours quelque chose à me reprocher, alors que tout ce que faisait ma sœur était extraordinaire.»

A 37 ans, et malgré le fait qu’elle a totalement coupé les ponts avec sa famille, Maeva ressent toujours la même amertume lorsqu’elle parle de son enfance.

Avec le recul, je comprends maintenant que je n’y pouvais rien: ma sœur est son duplicata, tandis que j’ai les yeux et la bouche de ma grand-mère paternelle, que ma mère détestait.»

«Souvent, la préférence est en lien avec des affinités, mais surtout des ressemblances: on aime ce qui nous ressemble, ce qui va potentiellement réparer nos failles narcissiques», souligne le Dr Christian Rollini, spécialiste FMH en psychiatrie et psychothérapie, et thérapeute de couple et famille à Nyon et Lausanne. Mais les raisons qui peuvent pousser certains parents à préférer l’un de leurs enfants sont hélas nombreuses: personnalité, sexe, place dans la famille, plus grande fragilité réelle ou imaginaire, contexte familial lors de la naissance, etc. Une étude britannique, menée l’an passé auprès de plus de deux mille parents, révèle d’ailleurs qu’un parent sur trois avoue avoir son «chouchou». Sans parler de tous ceux qui ne l’admettront jamais…

Des répercussions graves

Entre déni et culpabilité, le sujet reste toutefois tabou, et rares sont les spécialistes qui se sont réellement penchés sur le sujet. Les répercussions d’une préférence marquée pour l’un ou l’autre des enfants peuvent pourtant provoquer de graves troubles psychologiques chez les enfants négligés. «Cela peut être traumatisant et, dans ce cas, on traînera comme un boulet durant toute sa vie une fragilité souvent inconsciente, un narcissisme défaillant», explique Christian Rollini.

Il ne faut toutefois pas négliger le fait que le traumatisme peut être tout aussi important chez l’enfant préféré: si l’idolâtrie parentale favorise sa confiance en lui, le fait de devoir sans cesse répondre aux attentes n’est pas forcément bénéfique. «Malheureusement, l’enfant préféré n’est souvent pas aimé pour lui-même, mais pour ce qu’il représente en bien ou en mal, comme un miroir de nos aspirations déçues ou de nos peurs», remarque Christian Rollini. Le préféré aura donc vite tendance à s’épuiser à vouloir «coller» au rôle qu’on lui adjuge – et risque même, dans le pire des cas, de s’aliéner totalement pour devenir l’enfant fantasmé par ses parents. Sa relation avec ses frères et sœurs en pâtira également, puisqu’il sera souvent jalousé et marginalisé malgré lui.

Bonne nouvelle, cependant, souligne le psychothérapeute: le phénomène de préférence peut évoluer dans le temps. Ainsi, «si un parent a peu d’habileté relationnelle, il lui sera plus facile d’être avec les jeunes enfants qu’avec un ado. A l’inverse, un parent qui apprécie de communiquer créera peut-être davantage de liens lorsque son enfant aura grandi et pourra discuter avec lui. Ils se découvriront alors des affinités communes et pourront ainsi passer à un autre type de relation.»

Equité n’est pas égalité

Mais avant cela, c’est au parent trop axé sur l’un de ses rejetons de prendre conscience de la situation et d’y être attentif. Souvent, les remarques des autres enfants de la famille, du type: «C’est toi le chouchou!» peuvent déjà suffire à alerter l’adulte. Il s’agit ensuite d’éviter de dire ou faire sentir ses préférences, tout en expliquant à ses enfants que l’on aime chacun d’eux très fort, mais pas forcément de la même manière.

«On doit sortir de cette illusion, bien actuelle dans notre société, de mettre tous nos enfants toujours sur le même plan, au nom de l’égalité absolue», remarque Christian Rollini.

Il faut seulement leur dire qu’il est normal qu’on les aime différemment, car chacun d’eux est différent et possède une singularité. Et c’est cela qu’il faut valoriser individuellement.»

Quant aux adultes qui conservent une blessure d’enfance, il s’agit pour eux de clarifier – avec l’aide d’un spécialiste, s’ils en ressentent le besoin –, ce qui s’est passé dans leur passé et d’identifier le petit enfant meurtri.

«En revoyant ce dernier avec leur regard actuel et en redéfinissant la situation, cela leur permet de prendre de la distance et de renforcer l’adulte qui est en eux.»

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Masterfile,