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17 septembre 2012

Eloge des «libertemps»

Ne vous pressez pas de lire cette chronique, mais ne manquez pas de le faire!

Portrait de Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Etes-vous lent, et en paix avec votre lenteur? Si oui, vous avez bien raison, et je vous envie beaucoup. C’est que moi, je suis foncièrement rapide, efficace, expéditif voire impatient, et crois de plus en plus que j’ai tort sur toute la ligne. Certes, la société applaudit ces vertus consuméristes, avec lesquelles j’ai toujours été, moins par intelligence que par tempérament, tout à fait d’accord: «Hopopop, il faut se décarcasser dans la vie!», «Ne perds pas ton temps!», «Plus tôt tu auras fini, plus tôt tu pourras faire autre chose!» Bien sûr! Vivre vite, vivre plus, vivre mieux, cela courait de soi!

Dès l’enfance, donc, j’ai très bien su «me grouiller» et faire quantité de choses. Je plaignais les lambins de nature, et méprisais les procrastineurs par principe. Comment pouvait-on traîner tout le matin au lit, seul et pas malade? Cependant, la lenteur spectaculaire de certains m’interloquait. Mon pote C., par exemple, préférait manquer son train plutôt que de se «dépêcher», mot qu’il prononçait d’ailleurs avec répugnance. La sonnerie de fin de récréation le laissait impavide: «Rien à foutre, mastiquait-il posément, je mange ma tartine.» Les pires semonces, à l’école de recrues, ne l’ont pas davantage ému. Il n’en est pas moins devenu un excellent médecin urgentiste: quand il le voulait, il savait donc «se bouger», l’oiseau! En fait, C. était le type même du lent par protestation. Sa tartine à la main tel un étendard, il résistait, têtu et goguenard, au flux tyrannique qui prétendait l’emporter; tandis que moi, avide et véloce, je voulais dépasser la rivière, comme afin de la boire avant son arrivée. Ah, qu’il m’a fallu de temps pour comprendre que sa lenteur placide conduisait plus vite à la liberté que ma hâte assoiffée!

Les ados, ces champions du minimum d’effort dans un maximum de temps.

On change, Dieu merci. Est-ce grâce à l’expérience du prof et du père, doublement exposé donc à la contamination des ados, ces champions du minimum d’effort dans un maximum de temps? Je me sens en tout cas une indulgence de plus en plus proche de la complicité pour les flâneurs, les indolents, les abouliques, les flemmards même (tant qu’ils ne sont pas en retard, bon Dieu!). Je me dis que ces reluctants de tous poils, sous leurs airs lointains, sont au fond de savants jouisseurs de la vie qui passe, de subtils libertemps dont il y a beaucoup à apprendre.

Oui bon, mais c’est pas tout, ça. Hop, à la suite!