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16 février 2017

Le théâtre à portée de main

L’association Ecoute Voir permet aux personnes souffrant d’un handicap sensoriel de (re)goûter aux plaisirs des arts vivants. Comme lors de ce spectacle où se jouait en audiodescription «Miss Poppins» sur la scène de l’Echandole à Yverdon-les Bains.

Une personne malvoyante assise sur un des fauteuils du décor et entourée du groupe
Une autre façon de s’approprier le décor est de s’y installer le temps de la prospection...

Je suis venue assister ici à un spectacle de François Silvant quand je voyais encore!» Claire a bonne mémoire, mais mauvaise vue. Elle souffre d’un déficit visuel à l’instar de la petite dizaine de personnes qui se trouvent ce jour-là, sur le coup de midi, dans le hall du Théâtre de l’Echandole à Yverdon-les Bains.

Corinne Doret Baertschi les accueille chaleureusement, comme de vieilles connaissances. Elle est la fondatrice et secrétaire générale de l’association Ecoute Voir (lire encadré), qui a pour but de favoriser l’accès aux arts vivants (c’est-à-dire le théâtre, l’opéra et bientôt la danse) à des adultes atteints d’un handicap sensoriel.

Deux des comédiens jouant «Miss Poppins», la nouvelle création de la troupe The Divine Company.
Place aux artistes! Deux des comédiens jouant «Miss Poppins», la nouvelle création de la troupe The Divine Company (photo: Phillipe Pache)

A l’affiche aujourd’hui: Miss Poppins, une pièce librement inspirée du roman de Pamela Lyndon Travers. Les trois coups ne résonneront que dans deux heures: largement le temps pour ces spectateurs malvoyants et aveugles ainsi que leurs accompagnants d’effectuer une visite tactile des lieux avant le début du spectacle en audiodescription.

A l’invitation des audiodescripteurs Laurence Amy et Stéphane Richard, notre groupe entre dans la salle de ce théâtre de poche qui leur est dépeint ainsi: «Un plafond voûté en pierre, 120 places assises, des sièges noirs recouverts de velours rouge…» Et aussi des escaliers à descendre et à monter pour atteindre la scène (parcours du combattant pour qui n’y voit goutte). Tout ce petit monde est maintenant réuni sur le plateau. «Vous êtes dans le décor, un décor entièrement en rouge et noir.»

Certains distinguent les contours et les couleurs de ce qui les entoure. D’autres pas. Nos guides brossent un portrait de l’espace scénique, le plus précis possible, de manière à ce que tous puissent le visualiser.

Oui, allez-y! Vous pouvez toucher, sentir sous vos doigts les reliefs de cette paroi!»

L’extrémité de la canne blanche d’une quadra effleure le fauteuil à bascule de couleur pourpre, qui trône au milieu de l’estrade. Elle est encouragée à s’y asseoir et à se balancer. Elle hésite, puis se laisse faire… Un sourire se dessine sur son visage.

Les participants en train de toucher des éléments du décor.
L’exploration par le sens du toucher des éléments mis en scène est une préparation fondamentale. Elle a lieu avant que le spectacle ne débute.

Après avoir arpenté les planches, de cour à jardin, nous redescendons dans la salle pour la seconde partie de la visite consacrée aux costumes et accessoires. «Regardez la jupe de Mary Poppins avec tout ce tulle!» Laurence Amy tend la pièce de vêtement afin que les gens qui lui font face puissent caresser le tissu avec leurs mains sensibles. «Comme c’est joli!», s’extasie une des participantes.

Une demi-heure est passée. C’est le moment d’aller croquer une morce. Tandis que les personnes handicapées de la vue et leurs accompagnants s’égaillent dans la ville, les audiodescripteurs se glissent dans les coulisses pour rejoindre leur régie improvisée. Michel Challandes, le technicien son, est déjà là en train d’effectuer les derniers réglages.

Laurence Amy et Stéphane Richard grimpent sur leurs tabourets de bar. Face à eux, un écran sur lequel défileront les images de la représentation en direct, deux micros et un paquet de feuilles noircies d’encre et raturées. «Nos textes ont été écrits en amont, en visionnant une captation vidéo de la pièce.

Il faut compter en moyenne une heure de travail pour une minute de spectacle.»

Formés en audiodescription à la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande, ces comédiens créent ici «l’image qui manque», comme ils disent. «Tout se joue à la seconde près: nous insérons nos commentaires entre les répliques. Nous devons trouver les mots qui permettent au public malvoyant de comprendre ce qu’il se passe sur scène.»

Il est 13 h 30. Claire, Muriel, Annette et les autres sont de retour au théâtre. Corinne Doret Baertschi tend à chacun et chacune un casque audio relayé à un boîtier. «Il y a une molette qu’on tourne pour allumer l’appareil et régler le volume. Faites bien attention de ne pas toucher aux autres boutons, parce que cela risquerait alors de tout dérégler!» Tous opinent du chef, puis vont s’installer aux premiers rangs afin de pouvoir sentir les mouvements des acteurs.

Le gros des spectateurs débarque dans un brouhaha d’enfer. Des grands-pères essoufflés, des mères stressées, des enfants tout excités. Salle comble. Les premiers commentaires sortent déjà des écouteurs pour rappeler la disposition du plateau, nommer et décrire les personnages, donner quelques informations sur l’auteur, la mise en scène et les interprètes. Extinction des feux. Le spectacle peut commencer. Nous fermons les yeux.

Dialogues ébouriffants et audiodescription chirurgicale entament une danse endiablée qui fait valser nos tympans. Laurence Amy et Stéphane Richard décryptent les mouvements des comédiens, détaillent leurs mimiques et attitudes, signalent les changements de décor, racontant les effets scéniques et les jeux de lumière. Les phrases fusent, claquent, éclairent!

Le public en train d'applaudir. Au premier rang, une personne malvoyante avec un casque sur les oreilles.
A la fin de la représentation, tous les spectateurs, qu’ils voient bien ou pas, sont saisis du même élan enthousiaste.

Dans la salle, rien ne distingue désormais les malvoyants des voyants. Ils vibrent en même temps, rient des mêmes pointes, jouissent ensemble de cet instant magique. Au final, ils applaudissent à l’unisson.

Ici, j’oublie mon handicap, j’ai l’impression d’être comme tout le monde»,

nous confie une jeune femme rayonnante à la sortie du théâtre.

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens