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10 avril 2012

Le «Titanic» navigue dans leur cœur

Descendants de survivants, sociologue ou créatifs inspirés par la tragédie: d’une certaine façon, le navire continue de vivre à travers leurs souvenirs, leur analyse ou leur crayon. Rencontre avec ceux qui perpétuent le mythe.

Le Titanic en train de sombrer
C’est du Titanic d’abord que le public veut se souvenir. Lui qu’on n’a jamais cessé de mettre en scène, en film, en livre, en musique, en long, en large, en 3D.

«Notre grand-tante n’a jamais pu remonter sur un bateau»

Marie Marthe Jerwan, née Thuillard, était âgée de 23 ans lors du naufrage. Née au Mont-de-Couvet (NE) mais mariée à un Américain, elle était établie depuis peu à New York. C’est en rentrant d’une visite dans sa famille qu’elle a embarqué à bord du «Titanic». Ses petites-nièces racontent...

Simone Nicolet 
et Daisy Barbey ont vu une seule fois leur grand-tante, rescapée du Titanic. (Photo: Mathieu Rod)
Simone Nicolet 
et Daisy Barbey ont vu une seule fois leur grand-tante, rescapée du Titanic. (Photo: Mathieu Rod)

La tante Marie... Voilà un personnage qui aura marqué à tout jamais Daisy Barbey et Simone Nicolet. «On en parlait beaucoup dans la famille! Le mythe du «Titanic» habitait notre vie...» Aujourd’hui âgées de 79 et 86 ans, ces deux sœurs lausannoises n’ont rencontré qu’une seule fois celle qui était en fait leur grand-tante. «Elle est venue en Suisse en 1964 lors de l’Exposition nationale, en avion. Elle n’a jamais pu remonter sur un bateau... D’ailleurs, durant sa visite, elle n’a pas voulu parler de la catastrophe.»

C’était un moment horrible, inoubliable.
- Marie Marthe Jerwan

Il faut dire que Marie Marthe Jerwan n’était même pas supposée se trouver à bord du navire insubmersible. Mais lorsque le bateau qu’elle devait initialement prendre, l’«Olympia», doit rester à quai pour des raisons techniques, elle est redirigée vers le «Titanic», sur lequel elle embarque à Cherbourg, le 10 avril 1912 (ndlr: le naufrage a eu lieu dans la nuit du 14 au 15 avril). «Elle a donc passé quelques jours à bord avant le naufrage, raconte Daisy Barbey. Elle a eu le temps de faire la connaissance de plusieurs passagers, dont elle parle d’ailleurs dans le compte rendu qu’elle avait envoyé à mes grands-parents à l’époque et qui avait été publié dans le «Courrier du Val-de- Travers.» Un document dont les deux sœurs possèdent une précieuse copie. On peut y lire une description très vivace du naufrage. «C’était un moment horrible, inoubliable, écrit la survivante. On aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles afin de ne pas entendre les clameurs indescriptibles poussées par plus d’un millier de malheureux pour lesquels il n’y avait plus d’espoir de secours. Je sentis mon sang se glacer dans mes veines.»

Marie Marthe Jerwan n’était même pas supposée se trouver à bord du navire insubmersible. (Reproduction: Mathieu Rod)
Marie Marthe Jerwan n’était même pas supposée se trouver à bord du navire insubmersible. (Reproduction: Mathieu Rod)

Traumatisée par l’événement, Marie Marthe Jerwan passe plusieurs semaines avant d’entrer en contact avec sa famille. «Nos grands-parents ne savaient pas si elle avait ou non survécu, expliquent Daisy Barbey et Simone Nicolet. Elle ne répondait pas à leurs télégrammes.» «Il m’était impossible de concentrer mes idées, écrit leur grand-tante dans son compte rendu. Plusieurs fois, j’ai commencé une lettre sans pouvoir la terminer.»

Si les deux sœurs lausannoises n’ont pas souvent eu l’occasion de rencontrer leur grand-tante, elles entretenaient tout de même avec elle un rapport régulier. «Chaque année, je recevais un paquet d’Amérique, se rappelle Simone Nicolet, dont la «tante Marie» était aussi la marraine. Souvent, il s’agissait d’habits immettables – la mode américaine ne nous convenait pas. Mais à chaque fois, cet envoi constituait un réel événement!»

«Une métaphore de notre situation actuelle»

Jean-Pierre Keller, sociologue, auteur de «Sur le pont du Titanic». Editions Zoé, 1994.

Qu’est-ce qui vous fascine dans le «Titanic», au point de lui avoir consacré un livre?

Jean-Pierre Keller: «La catastrophe du Titanic a mis fin à l'idée que la technique peut triompher de tous les dangers». (Photo: Jean Revillard/Rezo)
Jean-Pierre Keller: «La catastrophe du Titanic a mis fin à l'idée que la technique peut triompher de tous les dangers». (Photo: Jean Revillard/Rezo)

Pourquoi se souvient-on du «Titanic» quand tant d’autres catastrophes plus meurtrières sont oubliées?

Le «Titanic», premier échec de la modernité?

Quels autres éléments mémorables retenez-vous de cette histoire?

Le «Titanic» a aussi marqué leur vie

Les cinq membres de l’ensemble I Salonisti, propulsés acteurs dans le film «Titanic», de James Cameron. (Photo: 20th Century Fox)
Les cinq membres de l’ensemble I Salonisti, propulsés acteurs dans le film «Titanic», de James Cameron. (Photo: 20th Century Fox)

L’ensemble musical I Salonisti

Une opportunité comme tombée du ciel. Quand Lorenz Hasler, violoniste de l’ensemble bernois I Salonisti, reçoit un coup de fil de la 20th Century Fox, il n’en croit pas ses oreilles. «Ils m’ont demandé si nous serions intéressés à participer au tournage d’un film à Hollywood...»

Voilà donc les cinq membres de l’ensemble propulsés acteurs dans «Titanic», de James Cameron, l’une des plus grandes productions cinématographiques du XXe siècle, incarnant l’orchestre rendu célèbre par son héroïsme: celui de jouer sur le pont jusqu’à la dernière minute du naufrage. «L’expérience a été passionnante, le site du tournage, avec la reconstitution du bateau, impressionnante», se souvient le violoniste. Comment I Salonisti, qui existe depuis près de trente ans, a-t-il été repéré par la maison de production hollywoodienne? «Nous jouons avant tout de la musique de la Belle Epoque. La 20th Century Fox avait eu connaissance de l’un de nos albums et décidé de faire appel à nous.» Loin d’avoir attrapé la grosse tête, l’ensemble a continué ensuite son bonhomme de chemin. «Bien sûr, il est maintenant plus facile d’expliquer qui nous sommes», reconnaît Lorenz Hasler.

Insubmersible, le Titanic l’aura été au moins sur les flots de la mémoire collective. Tant d’autres catastrophes depuis cette nuit claire d’avril 1912. Tant d’autres tragédies, à pied, en voiture, à cheval, en avion, en chemin de fer, en bateau encore, en sous-marin, en hélicoptère, en navette spatiale.

Mais non, c’est du Titanic d’abord que l’on veut se souvenir. Lui qu’on va célébrer à gros flonflons, à longueur de cérémonies et croisières commémoratives. Lui qu’on n’a jamais cessé de mettre en scène, en film, en livre, en musique, en long, en large, en 3D.

Les enfants, les petits-enfants, si ce n’est pas les arrière-petits-enfants des victimes ou des survivants intéressent encore et ont encore des choses à dire. Ce naufrage-là, comme le suggère le sociologue Jean-Pierre Keller, a peut-être bien emporté avec lui quelque chose de nous-mêmes et de nos certitudes. Un siècle plus tard, encore et toujours, la nave va.

Joan Randall est la fille d'une survivante suisse, la Zurichoise Louise Kink. (Photo: DR)
Joan Randall est la fille d'une survivante suisse, la Zurichoise Louise Kink. (Photo: DR)

«Ma mère a été sujette aux cauchemars durant de longues années»

La Zurichoise Louise Kink comptait parmi les survivants suisses du naufrage du «Titanic». Elle s’est éteinte aux Etats-Unis en 1992. Agée de 67 ans, Joan Randall, sa fille, vit en Californie. Elle revient sur la tragédie et sur la manière dont celle-ci a affecté sa famille.

«Ce qui m’amuse, c’est quand on me demande si ma mère – qui avait 4 ans au moment des faits – a survécu au naufrage. La question illustre à merveille notre perception du mythe: c’est comme si, dans nos esprits, le bateau continuait à naviguer et à sombrer, ad aeternam.»

Je suis née avec, c’est tout.
- Joan Randall

Pour la Californienne Joan Randall, professeur d’université à la retraite, son lien avec le «Titanic» n’est pas plus significatif que la couleur de ses yeux – «Je suis née avec, c’est tout.» – même si elle comprend l’émerveillement que cela peut susciter dans son entourage. «Quant à ma mère, sa vie ne se résumait pas à son passage sur le «Titanic.»

Toute la famille Kink avait eu la chance de trouver une place sur une chaloupe. (Photo: downroom.ch/Günter Bäbler)
Toute la famille Kink avait eu la chance de trouver une place sur une chaloupe. (Photo: downroom.ch/Günter Bäbler)

Venue au monde à Zurich en 1908, Louise Kink embarque sur le bateau le 12 avril 1912 à Southampton en compagnie de ses parents, Anton et Luise. Réveillée par la collision avec l’iceberg et réalisant l’étendue des dégâts, la petite famille se précipite sur le pont, comme tant d’autres passagers. Tous trois auront la chance de trouver une place à bord d’une des chaloupes de sauvetage, avant d’être recueillis sur le «Carpathia», qui les mènera jusqu’à New York. Ils s’établissent finalement dans une ferme de Milwau­kee, dans le Wisconsin. Après le divorce du couple en 1919, Anton rentre dans son Autriche natale.

«Souffrant d’amnésie traumatique, ma mère a été sujette aux cauchemars durant de longues années, raconte Joan Randall. Ses premiers souvenirs ne remontent qu’à son arrivée dans le Wisconsin. De son côté, ma grand-mère ne parlait jamais du naufrage: la seule fois où je l’ai entendue y faire allusion, elle se plaignait de ses rhumatismes. Elle m’a dit que jamais, elle n’aurait pensé qu’elle vivrait aussi longtemps. Elle est décédée à l’âge de 92 ans.»

Du bateau, les Kink n’ont emporté avec eux que les habits qu’ils portaient, ainsi que quelques menus objets, tels qu’une broche… et un permis vélo délivré à Zurich. Un petit rappel des origines helvètes de Joan Randall. «Je ne comprends pas le suisse allemand, mais je reconnais la langue quand je l’entends parler. Je me suis rendue à Zurich en 1998 à l’occasion d’une exposition sur le naufrage. La Titanic-Verein Schweiz (ndlr: l’association suisse du «Titanic») nous a emmenés sur les divers lieux en relation avec ma famille.»

Joan Randall prendra part ces prochains jours à une croisière commémorative qui la mènera sur les lieux du naufrage. «Pour rendre hommage à mon grand-oncle et ma grand-tante, qui étaient également sur le bateau mais qui n’ont pas survécu.»

Pour créer sa montre, l’horloger genevois Yvan Arpa a utilisé des matériaux de l’épave. (Photo: LAP)
Pour créer sa montre, l’horloger genevois Yvan Arpa a utilisé des matériaux de l’épave. (Photo: LAP)

La montre d’Yvan Arpa

Porter l’Histoire à son poignet. Telle était l’idée sous-jacente de l’horloger genevois Yvan Arpa lorsqu’il conçut en 2007 une montre en l’honneur du «Titanic». «Il fallait trouver un épisode de l’histoire suffisamment présent dans l’inconscient collectif pour marquer les esprits. Le «Titanic» s’est imposé assez rapidement, car il représente également une époque extraordinaire. Et son côté inatteignable le rend encore plus précieux.» Car le concept était bel et bien d’utiliser des matériaux de l’épave pour construire la montre. «Je voulais notamment me servir de la rouille, en tant que symbole du temps qui passe.» Et pour répondre aux accusations de mauvais goût – la catastrophe, bien qu’ancienne, a tout de même coûté la vie à 1500 personnes – le Genevois, aujourd’hui CEO de la marque ArtyA, s’était adressé au chantier naval qui avait bâti le «Titanic», afin d’obtenir de l’acier moderne auquel mélanger la rouille de l’ancien navire. «Comme un symbole de la vie plus forte que la mort…»

Le designer bernois Christian Scheurer a été chargé par James Cameron de mettre en images le fameux moment où le «Titanic» se casse en deux. (Photo: DR)
Le designer bernois Christian Scheurer a été chargé par James Cameron de mettre en images le fameux moment où le «Titanic» se casse en deux. (Photo: DR)

Les dessins de Christian Scheurer

Impressionnante, la scène du film «Titanic» dans laquelle le bateau se brise en son milieu avant de lentement sombrer... A son origine, un dessin du designer bernois Christian Scheurer. «Je commençais à peine à travailler pour Hollywood, raconte-t-il. Je venais de collaborer au film «Le Cinquième Elément» de Luc Besson quand James Cameron a mandaté notre studio d’effets spéciaux, Digital Domain, pour simuler la scène du naufrage.» Il est alors chargé de mettre en images le fameux moment où le «Titanic» se casse en deux. «Une immense maquette était en construction et l’équipe avait besoin de savoir où et comment les planches se briseraient. J’ai acheté plusieurs bouquins sur le sujet, j’ai dû étudier très consciencieusement les plans de construction du bateau. C’était fascinant.»

Pour ses dessins, Christian Scheurer a dû étudier les plans de construction du bateau.
Pour ses dessins, Christian Scheurer a dû étudier les plans de construction du bateau.

Conscient de sa chance d’avoir pu collaborer à un projet d’une telle ampleur, Christian Scheurer a vu ensuite sa carrière s’envoler. Il travaille aujourd’hui aussi bien dans le domaine du cinéma que des jeux vidéo.

Auteur: Tania Araman, Laurent Nicolet

Photographe: Konrad Beck