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24 avril 2017

Le travail n’est-il plus à la fête?

Le 1er mai, les manifestants sont souvent nombreux à Zurich, mais beaucoup moins en Suisse romande. Au point que l’on se demande si cette journée de mobilisation plus que centenaire a encore un sens aujourd’hui.

Le 1er mai 2001, près de 1500 manifestants se sont réunis sur la Kornhausplatz à Berne. Aujourd'hui, la mobilisation n'est plus ce qu'elle était. (Photo: Keystone)

Le 1er mai a fêté dans notre pays son 125e anniversaire en 2015. C’est donc en 1890 que les ouvriers descendaient dans la rue pour la première fois afin de réclamer davantage de justice sociale.

Mais alors que notre pays est l’un des rares en Europe à connaître une tradition ininterrompue de celle que l’on nomme désormais «fête du travail» – même s’il s’agit bien à l’origine d’une journée de lutte pendant laquelle on a longtemps couru le risque de perdre son emploi – il est aussi le seul du continent avec les Pays-Bas à ne pas l’avoir transformée en jour de congé payé, à part dans neuf cantons dont trois en Suisse romande. Et la mobilisation lors des traditionnels défilés n’est plus tout à fait ce qu’elle était.

A l’heure où la lutte des classes et les grands syndicats semblent appartenir à un lointain passé, quel sens revêt encore ce 1er mai, né en 1886 du douloureux combat du mouvement ouvrier américain pour l’obtention de la journée de huit heures? Pour la gauche et les syndicats, cet événement reste pleinement «porteur de sens» avec de nombreux nouveaux combats à mener entre inégalités salariales en augmentation, pression sur les salaires en raison notamment du franc fort et défense des rentes de retraite. Sans parler de l’éternelle discrimination salariale envers les femmes. Comme le rappelle la présidente d’Unia, les avancées sociales sont toujours le fruit d’un mouvement collectif.

Quel rapport avec le muguet? A priori aucun: début mai coïncide avec le renouveau du printemps, associé par tradition à cette fleur.

«En Suisse, le partenariat social existe grâce aux grands mouvements populaires»

Vania Alleva, présidente du syndicat Unia.

Célébrer le 1er mai a-t-il encore un sens aujourd’hui?

Le 1er mai est une journée de mobilisation, globale et locale, qui nous donne l’occasion de réaffirmer nos revendications. Chaque année en Suisse, elle rassemble des dizaines de milliers de personnes dans les principales villes du pays. C’est un événement porteur de sens et qui a encore toute son actualité aujourd’hui. Les thèmes cette année sont la défense des rentes, le renforcement de l’AVS et la pression sur les salaires et les places de travail.

A l’origine, il s’agissait pour les ouvriers américains d’obtenir des journées de travail de huit heures. Quelles sont les revendications sociales aujourd’hui en Suisse?

La journée de travail de huit heures est un bon exemple. Elle reste un acquis pour lequel nous devons continuer à nous battre. Actuellement, les Chambres discutent d’un démantèlement de la loi sur le travail qui supprimerait la frontière entre le temps libre et le temps de travail avec des atteintes graves à la santé.

Tout n’a-t-il pas été obtenu depuis longtemps?

Aujourd’hui encore, la répartition des fruits du travail reste une préoccupation majeure. On constate que les inégalités salariales se creusent toujours davantage et qu’elles n’ont jamais été aussi importantes en Suisse. Il y a aussi la discrimination salariale persistante envers les femmes. L’Union syndicale suisse (USS) est d’ailleurs en train d’examiner le lancement d’une initiative pour mettre une bonne fois pour toutes un terme à cette injustice.

Quelles sont les avancées sociales menacées?

Nous nous engageons pour lutter contre le franc fort, et pour la sauvegarde du niveau des salaires. Des mesures vigoureuses et efficaces contre la sous-enchère salariale doivent être prises. Les temps sont durs. A la lutte pour de bonnes places de travail, pour les salaires, l’AVS et les rentes s’ajoute notre engagement pour les droits humains. Nous nous opposons aux attaques permanentes contre les migrants qui servent de boucs émissaires aux populistes de droite et dont les droits sont contestés.

La fête du travail a fêté ses 125 ans en Suisse en 2015: comment a-t-elle débuté chez nous et quelles en ont été les moments marquants?

En Suisse comme partout dans le monde, le 1er mai était l’occasion d’une démonstration de force du monde ouvrier. Ici, ces manifestations et plus tard la grève générale de 1918, dont nous allons fêter le centenaire l’année prochaine, ont été des faits marquants qui ont abouti plus tard à des acquis sociaux importants. Le partenariat social tel qu’il est organisé actuellement en Suisse avec des conventions collectives de travail négociées entre les syndicats et le patronat, prend naissance dans le sillage de la grève générale et de ces grands mouvements populaires.

Le monde ouvrier du XIXe siècle n’existe plus, pas plus que la lutte des classes. Quelle place aujour­d’hui pour la lutte syndicale?

La lutte syndicale paie quand les individus décident d’agir collectivement. Je suis convaincue que les expériences collectives sont plus importantes aujourd’hui que jamais. Surtout dans le monde globalisé que nous connaissons, avec l’individualisme et la précarisation qu’il provoque. Aussi bien hier qu’aujour­d’hui, on n’a pas fait de cadeaux aux salariés. Les améliorations sociales ne s’obtiennent que par la lutte collective.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey