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4 juillet 2016

Le triton lobé, énigme des étangs

En quelques années, cet amphibien a presque disparu des étangs suisses. Et garde une part de mystère, malgré toutes les tentatives d’observations scientifiques.

Deux tritons dans l'eau
Pour séduire sa belle, le triton ne se contente pas de se parer de ses plus beaux atours; il se livre aussi à une chorégraphie savante.

Avec ses 7 à 8 cm de long, c’est le plus petit des tritons suisses. Ça, on le sait. Pour le reste, malgré de nombreuses études et analyses, le triton lobé, Lissotriton vulgaris de son nom savant, reste encore bien mystérieux pour les spécialistes.

Ainsi, première étrangeté: malgré son nom de «commun» («vulgaris»), et après avoir été largement présent dans la Grande Cariçaie jusque dans les années 2000, il en a quasi disparu en quelques années. «Sa population a chuté d’un facteur cent, elle est l’ombre de celle qu’elle était il y a quinze ans, remarque le biologiste Antoine Gander, responsable des suivis de la petite faune à l’Association de la Grande Cariçaie.

Le triton lobé est considéré comme très menacé sur nos listes rouges, sans que l’on puisse expliquer cette brusque baisse de population.»

Des causes examinées à fond

Les experts ont pourtant tout fait pour résoudre ce mystère: «Nous avons exploré de nombreuses hypothèses, comme celle d’une sécheresse subite, mais ce phénomène n’a pas eu lieu.» Autre piste suivie, le changement de mœurs du triton lobé:

Il a besoin d’une zone tampon autour des étangs dans laquelle il se réfugie pour son hivernage.

Nous nous sommes demandé s’il avait changé de type de zone pour privilégier, par exemple, les prairies marécageuses plutôt que les forêts. Mais ce n’est pas le cas.»

Troisième hypothèse, réduite elle aussi rapidement à néant: le fait que le triton ait pu être atteint de chytridiomycose, un champignon qui se dépose sur la peau des amphibiens et les affaiblit peu à peu.

«Sachant que cette maladie se transmet dans l’eau et que la grenouille verte – dont le type d’habitat est semblable à celui du triton lobé – a subi la même chute de population en même temps, nous avons procédé à des frottis de peau des deux espèces et envoyé les échantillons à un laboratoire.»

Là encore, c’est la surprise: les grenouilles vertes se sont toutes avérées positives, et les tritons négatifs. «Face à ces résultats, on se sent très impuissants et on n’a d’autre choix que d’observer les événements, un peu penauds», soupire Antoine Gander.

Une ombre parmi les ombres

Autre fait surprenant: le triton lobé joue les divas et reste très difficile à observer et à analyser. «C’est une espèce extrêmement discrète. On imagine qu’il vit plutôt dans des plans d’eau de faible profondeur. Mais ce n’est pas évident de voir un triton foncé sur le fond noir d’un étang… Pour mieux déterminer son environnement aquatique, on a posé des centaines de nasses durant deux mois.

On a attrapé plein de bestioles intéressantes, mais seulement trois tritons lobés!

Nous avons ensuite fait venir des spécialistes de l’espèce, qui n’ont pas pu nous donner davantage d’informations.»

Ce qu’on sait à l’heure actuelle, c’est que le triton lobé, comme ses autres cousins tritons, mène une double vie: une aquatique, et une terrestre, et ce, durant cinq à dix ans. C’est l’un des premiers amphibiens à sortir de son hivernage, et dès février-mars, il quitte son abri pour se rendre dans l’étang où il se reproduira.

Le mâle revêt alors sa robe nuptiale, très caractéristique: il développe une crête ondulée, une légère palmure aux pattes, de grosses taches sur tout le corps, des grands traits noirs sur la tête et une gorge orange vif. «Pour courtiser sa femelle, il adopte un comportement très codifié, souligne Antoine Gander. Il effectue une vraie danse nuptiale, en partant derrière la femelle pour revenir très vite devant tout en agitant sa queue de la manière la plus flamboyante possible.»

Un triton dans l'eau.
Bien qu’il n’y ait pas d’accouplement entre le mâle et la femelle,
la fécondation a lieu de manière interne chez les tritons.

Le mâle dépose ensuite un paquet de sperme dans une masse gélatineuse au fond de l’eau, recueilli par les lèvres cloacales de la femelle séduite. Après cette fécondation interne, celle-ci cache un par un entre 100 et 300 œufs dans les plantes aquatiques environnantes. La petite bête dévore tout ce qui passe sous son museau: vers de terre, larves et parfois même les œufs d’autres amphibiens: «Ils ne sont pas très regardants et chez la plupart des amphibiens, il n’y a pas d’esprit de famille!», s’amuse le biologiste.

En automne, lorsque la température atteint 5 à 6 °C, le triton lobé sort de l’eau. Le mâle perd sa crête et arbore une robe plus terne, proche de celle de la femelle. Toute la population se réfugie dans sa zone d’hivernage.

Alors que grenouilles et crapauds parcourent facilement plusieurs kilomètres, le triton lobé reste à environ 500 mètres autour de l’étang.

Il se réfugie sous une souche, dans une zone où l’humidité et la température sont assez constantes, et entre ainsi en léthargie jusqu’au printemps suivant.»

Un devoir de conservation

Un programme de monitoring, conçu par les scientifiques de l’Association de la Grande Cariçaie permet de mieux cerner les habitudes et besoins de cet amphibien et d’autres espèces menacées:

En Suisse, les amphibiens sont l’un des groupes faunistiques qui subit de plein fouet la banalisation de nos paysages.

Nous devrions en principe suivre une multitude d’espèces, mais par manque de moyens, nous avons dû choisir en priorité celles envers lesquelles nous avons un grand devoir de conservation.»

Un collaborateur examine un seau pres à l'orée de la zone protégée.
Le système de recensement des tritons est ingénieux, mais prend beaucoup de temps.

Le triton lobé est recensé grâce à la pose de barrières de comptage. «Depuis 1996, nous en installons régulièrement dans différents milieux de la Grande Cariçaie. Des seaux enterrés à chaque ligne de barrière permettent de recueillir et compter tous les batraciens et les amphibiens qui rejoignent chaque année leur lieu de reproduction. Pour le triton lobé, c’est la prairie inondée.» L’échantillonnage nécessitant un effort important, les experts effectueront désormais ces tests tous les trois ans.

Le rail, obstacle infranchissable

Une collaboratrice près de la voir ferrée.
Sans aménagement, les voies ferrées, trop hautes pour les tritons, les mettent en danger. Ne pouvant les surmonter, ceux-ci longent alors souvent les rails.

Autre problème: entre Yverdon et Payerne, une voie ferrée sépare une grande partie des zones de reproduction de celles d’hivernage.

Avec leurs petites pattes, les tritons ne peuvent pas franchir les rails et ils préfèrent les longer. Il y a deux ans, lors de travaux des CFF sur cette voie, des soupirails et de petits talus ont été installés pour favoriser leur passage.»

Depuis le début de l’année déjà, la population a plus que doublé. «On ne sait pas si c’est dû à ces aménagements ou à une soudaine meilleure santé des tritons. Mais nous restons optimistes pour la suite!» Pourtant si discret, le triton lobé n’a pas fini de faire parler de lui… 

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Romain Béguelin/DR