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10 octobre 2011

Le vin des villes, la belle image

Lausanne, Neuchâtel, Fribourg et Delémont soignent leur vignoble et leurs crus. Pour le patrimoine et la jolie carte de visite qu’ils offrent. Rarement pour le business. Tour des vignes des chefs-lieux romands.

Selon les professionnels, la récolte 2011 s’annonce exceptionnelle.

Des hectares de forêts, de pâturages et de vignes: les communes sont souvent de riches propriétaires terriennes. Ja dis ces terrains constituaient des sources de revenus importantes pour les autorités et les collectivités publiques.

Aujourd’hui, c’est davantage pour préserver le paysage et un patrimoine historique que les communes gardent leurs terres, dans la plupart des cas invendables. Dans le cas de la vigne, il y a bien sûr, en sus, l’argument promotionnel du vin: un cru de la maison, c’est une jolie carte de visite à faire valoir lors des réceptions officielles;pour une commune un charmant cadeau à offrir lors de visites à l’étranger ou dans une commune voisine. L’étiquette fait circuler le nom loin à la ronde.

Lausanne, le plus grand domaine public de Suisse

«Les vignes, ce sont un peu les bijoux de la couronne»,réagit Florence Germond, municipale en charge du Patrimoine vert à Lausanne, tandis que les vendanges battent leur plein. C’est que la capitale vaudoise a de quoi pavaner: son vignoble n’est rien de moins que le plus grand domaine viticole public de Suisse. En tout: 36 hectares, répartis sur cinq domaines en Lavaux et sur La Côte (VD).

L’histoire commence au XVIe siècle. Lorsque les Bernois s’emparent de l’évêché de Lausanne, ils offrent à la ville, en guise de compensation, des biens ecclésiastiques parmi lesquels des vignes en Lavaux. Les quatre autres domaines seront achetés ou hérités par la cité au XIXe siècle.

Un patrimoine historique et culturel dont les autorités politiques n’ont pas le projet de se défaire. Même la droite, qui verrait d’un très bon oeil la diminution de la dette communale (plus de 2,3 milliards), n’envisage pas de se séparer d’un seul des bijoux de famille vinicoles pour l’éponger quelque peu.

La Ville de Lausanne produit environ 400 000 bouteilles par année.
La Ville de Lausanne produit environ 400 000 bouteilles par année.

«Avoir son propre vin, qui en plus provient en partie des vignobles d’un domaine inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, c’est bon pour l’image. Lausanne a un rayonnement international en tant que capitale olympique», dit Florence Germond.

Le temps où les forêts, les vignes et les pâturages permettaient aux citoyens de ne pas payer d’impôts est lointain. Aujourd’hui, les comptes des vignes sont tout juste à l’équilibre, avec un budget de 3 millions environ. Les flacons aux armes lausannoises constituent bien évidemment le vin officiel. Le reste des 250 000 litres de chasselas, de gamay ou de pinot noir est vendu à des restaurateurs, à la grande distribution, à des détaillants, à des privés, dans toute la Suisse.

Comme les indépendants, les collectivités publiques doivent faire preuve d’imagination pour se positionner sur un marché difficile. Et mettre en avant leurs crus, bien souvent d’excellente tenue. Un vin aux armoiries d’une ville donne plus facilement l’impression qu’il est produit de façon industrielle. «Alors que ce sont de petits domaines, gérés chacun par un vigneron», précise Tania Munoz. La nouvelle oenologue engagée par Lausanne a justement pour mission de conquérir de nouveaux marchés pour les cinq domaines: une clientèle de particuliers mais aussi plus jeune. La capitale vaudoise joue par ailleurs la carte du charme et du tourisme: des chambres d’hôtes ont été ouvertes dans les maisons vigneronnes permettant aux visiteurs de passer la nuit au milieu des vignes.

Fribourg: objectif rentabilité

«On ne peut pas se permettre de faire du bon vin. On doit viser l’excellence pour être compétitif», affirme Gérard Aeby, chef du Service des affaires bourgeoisiales de la Ville de Fribourg. C’est la raison pour laquelle sa direction a choisi d’investir un million dans une cave ultramoderne pour son domaine viticole à Riex,en Lavaux,où la Bourgeoisie de Fribourg cultive ses parchets (lire encadré). C’est désormais à la propriété et sous l’oeil d’un nouveau vinificateur et non plus dans une cave indépendante que la récolte sera mise en bouteille.«C’est que nos domaines servent à financer une fondation, nous sommes tenus de dégager du bénéfice, notamment avec les vignobles», justifie Gérard Aeby. Si les comptes ne sont pas déficitaires (un budget d’un demi-million environ), le service veut augmenter les ventes. En passant à 60 000-70 000 flacons contre 40 000 à 50 000 actuellement. Un accent particulier sera mis sur le marketing pour trouver de nouveaux clients. Vin d’honneur de la Ville de Fribourg, le chasselas, le rosé de gamaret ou le pinot noir sont aussi vendus au magasin de la Bourgeoisie, à la grande distribution et à des particuliers,notamment outre-Sarine.

Les caves de la Ville de Neuchâtel dans le rouge

Willy Zahnd, caviste de la Ville de Neuchâtel: «Cette année, les ventes devraient être meilleures.»
Willy Zahnd, caviste de la Ville de Neuchâtel: «Cette année, les ventes devraient être meilleures.»

Des chefs-lieux des cantons romands, Neuchâtel est la seule à posséder ses propres caves.Depuis septante ans,elle y fait presser son pinot gris,son chasselas,son chardonnay en provenance de ses domaines. Les celliers et les cuves ont pris place dans les caves de l’Hôtel DuPeyrou, bel édifice du XVIIIe sis au coeur de Neuchâtel. Un cadre magnifique et pourtant à l’avenir incertain. Les caves de la ville enregistraient 200 000 francs de déficit en 2010 et les chiffres sont dans le rouge depuis plusieurs années déjà. C’est que les lieux sont gérés comme un service communal.Un mode de fonctionnement mal adapté aux impératifs du marché. «Cette année, avec le millénaire de la ville et les festivités,les ventes de vin devraient être meilleures», tempère Willy Zahnd, caviste.

Sans compter que Neuchâtel a raflé en mai dernier la Gerle d’or, qui consacre le meilleur chasselas du canton. Reste qu’une solution financière doit être trouvée. Plusieurs variantes sont à l’étude: la vente pure et simple des lieux; la création d’une fondation ou leur mise en location à un caviste indépendant pour le compte de la ville. Le changement interviendra début 2013. «Il ne s’agit pas de faire du profit mais au moins d’être à l’équilibre», déclare Olivier Arni, conseiller communal en charge de l’Environnement, tout en rappelant l’attachement fort de Neuchâtel à son patrimoine vini-viticole,qui s’étend sur les rives de son lac. Et «l’excellente carte de visite» que constituent les crus et les caves lorsque la ville reçoit des hôtes.

Un domaine de poche à Delémont

C’est bien pour cette raison que Delémont a décidé de s’y mettre. Cinquante mètres carrés, en façade. Voilà le minidomaine que la ville s’est offert lors de la restauration de son château, au milieu des années 2000. «Pour le plaisir de présenter le vin de Delémont, même si ça peut faire rigoler les Lausannois!» sourit Edith Cuttat Gyger, chancelière communale. Une cuvée symbolique, qui fournit 200 bouteilles d’un cépage proche du sauvignon blanc. Les étiquettes sont encore en préparation chez le vigneron, l’un des deux viticulteurs du Jura. Pour compléter l’assortiment, Delémont fait ses emplettes au canton, qui a son propre domaine en Ajoie.

Pas de vin pour Genève ni pour... Sion!

Vin de la ville de Genève? Si vous avez bu un jour de cet élixir-là, c’est qu’on vous a trompé sur la marchandise. L’appellation n’existe pas. Pour la simple raison que la cité de Calvin ne dispose d’aucun parchet. «A une époque, les autorités ont envisagé de créer un espace de vignes sur la rampe de la Treille, qui en avait d’ailleurs accueilli par le passé. Mais le projet ne s’est pas réalisé », réagit le maire, Pierre Maudet. Pour ses apéritifs, réceptions et autres mondanités, la ville internationale soutient les indépendants.

Une option également privilégiée par Sion qui, curieusement, ne possède pas de vin à ses couleurs,même si elle constitue la deuxième commune viticole du Valais. Les 3,4 hectares de vignoble servent uniquement à des transactions de terrain. Pour s’alimenter en fendant, dôle ou cornalin, la ville fait appel à l’Association des encaveurs de Sion, selon un tournus bien établi auprès des treize vignerons associés. «La ville est un client comme un autre,mais cela donne une visibilité certaine au vin lorsqu’il est servi dans un cadre officiel», déclare Philippe Dubuis, président de l’association.

Auteur: Céline Fontannaz

Photographe: Céline Michel, Victoria Loesch