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10 mars 2014

Le World Wide Web a déjà 25 ans

Réseaux sociaux, e-banking, e-commerce, internet a fluidifié les échanges et changé en profondeur nos comportements sociaux. Pour le meilleur, mais peut-être aussi pour le pire

Le World Wide Web est né le 13 mars 1989 au CERN à Genève sous l’impulsion du Britannique Tim Berners-Lee. (photo: Keystone)

Aujourd’hui, on twitte, on buzze, on like, on fait ses paiements en ligne et on refait son profil Facebook. Mails, news, téléchargement de films et de musique, le web s’est installé dans le quotidien des foyers. Difficile d’imaginer qu’il y a trente ans le web n’existait pas. C’est le 13 mars 1989 que la Toile est née, mise au point par Tim Berners-Lee, un scientifique britannique du CERN, pour faciliter la communication entre chercheurs.

Quatre ans plus tard, l’invention s’ouvre au grand public. Avec un succès foudroyant. En un quart de siècle, on est passé du modem poussif – il fallait un quart d’heure pour télécharger un fichier de 1 Mo – et du premier logiciel de navigation, l’austère Mosaic, à 220 millions de serveurs dans le monde pour quelque deux milliards d’internautes. Une récente étude du Pew Research Center, à Washington, vient de souligner cet incroyable boom du Net: en 2014, 87% des Américains utilisent internet contre 14% en 1995.

Quant à la Suisse, avec ses cinq millions d’internautes, elle n’est pas en reste: alors que 7% de la population avait recours au réseau en 1997, ils sont désormais 79% à l’utiliser chaque jour. Avec un fossé numérique qui demeure important selon l’âge (96% des 20-29 ans) et le revenu (94% des personnes avec un revenu mensuel supérieur à 10 000 fr.).

Oui, le numérique a bouleversé tous les secteurs de la société, rétrécissant le globe à un village relié, où tout se partage, se sait, se dit. Mais comme toute révolution, celle-ci a aussi son côté obscur, cybercriminalité, dictature de la transparence et fin de la vie privée... Que l’on commence à peine à découvrir. Et qu’il faudra aussi apprendre à gérer.

«Prisonniers des algorithmes, nous devenons prédictibles et manipulables

Solange Ghernaouti, experte internationale en cyber-sécurité, professeure à l’Université de Lausanne.

Vingt-cinq ans de web. Qu’est-ce que ça a changé?

Disons que le web a été une étape vers plus de convivialité, plus d’ergonomie et plus d’accessibilité de l’info pour les non-techniciens. La philosophie du réseau a permis de mettre en ligne des contenus jusque-là inaccessibles et inexistants. Elle permet à l’utilisateur de surfer librement, même si le parcours de lecture est prédéterminé.

Le numérique est-il la plus importante révolution de l’Histoire depuis l’Age du Bronze?

Je pense que c’est l’évolution qui a le plus changé l’humanité depuis la découverte du feu. Internet a changé la répartition du pouvoir et a modifié la réalité pour tous. C’est le feu de Prométhée numérique! Alors qu’il n’était rien, Mark Zuckerberg est devenu un nouveau maître, de même les hackers, venus de nulle part, ont une capacité de nuisance réelle.

Le bronze a aussi été révolutionnaire, mais il ne touchait qu’à la fabrication des choses, on pouvait continuer à s’en passer. Ce qui n’est pas le cas avec le numérique. Aujourd’hui, on ne peut plus avoir de sciences sans informatique. C’est un outil qui permet de générer du savoir, qui modifie en profondeur notre façon d’être, de créer, de communiquer, d’où des changements structurels de société.

Mais l’euphorie des débuts n’est-elle pas un peu retombée depuis l’affaire de la NSA…

Une prise de conscience est en train de se faire. On nous a vendu du ludique, du jeunisme, du gratuit, avec presque le même discours que les marchands de drogue. Nous sommes en train de nous rendre compte que ce n’était pas gratuit et qu’on ne peut plus s’en passer. Certains découvrent ce pouvoir de surveillance, qui n’est pas exercé que par la NSA, mais par un grand nombre d’acteurs privés et gouvernementaux… D’où un certain désenchantement. Mais les gens ont-ils changé leurs habitudes? Comme il n’y a ni débat ni alternative, on continue. Prisonniers des algorithmes, nous devenons prédictibles et manipulables, comme des zombies. C’est une course en avant qui va contribuer à la perte de l’essence humaine!

Comment voyez-vous le futur du web?

Quelques grands géants auront la maîtrise du marché, Google, Amazon, Facebook… Ils ont une puissance économique telle qu’il n’y aura plus de concurrence. Qui peut résister à dix-neuf milliards de dollars? Je vois aussi un risque de balkanisation d’internet: certains pays voudront sans doute contrôler des bouts du web au niveau national ou régional pour échapper à certains acteurs hégémoniques et se réapproprier leur souveraineté numérique. Ce que font déjà les Chinois et bientôt peut-être les Brésiliens.

Infos sur: www.scarg.org. A lire: «CyberPower», par Solange Ghernaouti, Ed. EPFL press 2013. En anglais.

© Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla