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2 décembre 2013

Les 4 sans voix: «Nous sommes un orchestre d’hommes-orchestres»

Durant tout le mois de décembre, l’imitateur Yann Lambiel, accompagné de trois collègues français, canadien et belge, écume la Suisse romande à l’enseigne des «4 sans voix». Interview croisée en loge.

De g. à dr.: Fabian Le Castel, Steeve Diamond et Laurent Chandemerle entourent Yann Lambiel.
De g. à dr.: Fabian Le Castel, Steeve Diamond et Laurent Chandemerle entourent Yann Lambiel.

Y a-t-il un humour québécois, un humour suisse, un humour belge, un humour français, ou tout ça, c’est du pareil au même?

Laurent Chandemerle (LC): Il y a un humour québécois, ça c’est sûr. Ils n’ont pas les mêmes mots, pas les mêmes expressions. Des choses qui cartonnent en Europe ne fonctionneront pas là-bas.

Steeve Diamond (SD): Chez nous, c’est une vanne, une imitation, une vanne, et ainsi de suite, à l’américaine. Tandis qu’ici, on prend le temps d’installer un sketch. Ce qui est mieux, je pense.

Yann Lambiel (YL): Au Québec, vous êtes moins dans l’imitation, c’est vrai. Plus dans le gag pour le gag. Quand Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau, vous vous en fichez de la couleur du bateau, sur quel lac ils sont, ce qu’ils ont mangé avant. Nous, on insistera même sur la marque du moteur.

LC: En Europe nous sommes peut-être plus comédiens.

YL: L’humour français, on le connaît, on baigne tous un peu dedans: Belges, Suisses et Français, nous sommes proches.

Fabian Le Castel (FLC): Ils se moquent bien de moi quand même.

LC: C’est pas vrai!

FLC: (avec l’accent belge) Hein, votre Coluche-là, qui disait que les Belges savaient pas cueillir les cerises avec la queue parce qu’ils savaient déjà pas le faire avec la main. Heureusement qu’un camion lui a fermé sa grande gueule... c’est pas de moi, mais de Walter, «humoriste belge et méchant». Quand la salle fait «ouh ouh», Walter répond: sur une nationale...

Vidéo: les 4 sans voix au Maxi Rires Champéry Festival. (Source: Youtube - Yann Lambiel).

Vous critiquez-vous les uns les autres?

YL: On a quand même chacun un style d’humour différent. Fabian par exemple aime particulièrement écrire, il aime les mots. Quand je dis l’un de ses textes et que je n’emploie pas les termes exacts, ça peut l’énerver. Il est capable de pinailler sur un mot, une virgule, alors que moi je serais plutôt attentif aux effets visuels. Steeve, quant à lui, est souvent tenté de couper pour que ça aille plus vite...

LC: On se complète, en réalité.

Il y a quand même un chef?

Les 4 sans voix sur scène.
"Chez nous, le chef c'est le public."

LC: C’est cela un peu la particularité: pas de mise en avant. Chacun donne son avis.

FLC: Le chef, c’est le public.

YL: Quand quelque chose ne marche pas, on le jette direct, on reconnaît que c’était une très mauvaise idée.

SD: J’en ai eu une, par exemple, de très mauvaise idée. Je trouvais que le démarrage du spectacle n’était pas assez rock and roll. Au Québec, le public est tout de suite debout et applaudit. On a essayé ici, deux fois, de commencer plus fort et j’ai vu tout de suite que j’avais tort.

YL: En Suisse, les spectateurs s’assoient regardent les lumières, analysent ce qui se passe, s’installent tranquillement, ils ne sont pas tout de suite à l’aise. ça ne sert donc à rien d’attaquer trop vite et trop fort. J’ai compris ça lors d’un spectacle où je commençais avec une imitation de Jean-Marc Richard... mieux vaut débuter avec un truc tranquille, une chanson, que les gens s’habituent aux voix, comprennent ce qui se passe. Autre différence: au Québec, les gens adorent qu’on les fasse monter sur la scène. En France aussi d’ailleurs. En Belgique, je sais pas...

FLC: En Belgique ils montent même sans qu’on les invite...

YL: Alors qu’ici, des gens m’ont dit, si tu me fais monter sur scène, je ne viens plus jamais à ton spectacle. C’est une vraie hantise.

LC: Ah? Ils sont pas très sympas en fait alors les Suisses.

FLC: C’est donc pour ça qu’il n’y avait personne au premier rang hier soir...

S’il fallait résumer le spectacle en deux mots...

FLC: Du rire. De la folie. Le spectacle du siècle.

LC: C’est un spectacle qui n’est pas vulgaire, et où il n’y a pas de méchanceté. C’est un peu piquant de temps en temps, un peu corrosif mais pas trop non plus...

YL: C’est un show. Un show d’imitateurs, un show de copains, un show tout public. Tout le monde va s’y retrouver à un moment donné. C’est le propre des spectacles d’imitation. T’aimes ou t’aimes pas Bigard, mais par contre sur des centaines de voix, forcément à un moment donné tu aimeras Bocelli, ou tu seras fan de Bon Jovi ou tu trouveras génial Mike Brant, tu adores Djamel...

LC: T’es obligé d’aimer au moins une chose. Tu es forcément touché par quelque chose.

Vous vous connaissez comment?

LC: Tout est parti d’un duo avec Yann, à l’invitation du Festival international du rire de Rochefort, en Belgique.

YL: On s’est très bien entendus tout en ne s’étant jamais vus auparavant.

LC: Après, Yann s’est dit, pourquoi pas le faire à quatre?

YL: A deux c’était trop simple... J’étais en relation avec le festival le Grand Rire de Québec que représentait Steeve Diamond. Ensuite, il a fallu encore trouver un Belge, sympa si possible.

LC: On avait pensé, on va prendre quelqu’un de pas très fort. Manque de chance, on s’est trompé.

YL: Du coup, on a répété par Skype, on s’est vus un dimanche et on a joué un lundi. Après on a eu envie d’organiser une tournée. On est d’abord allés à Saint-Brieuc en Bretagne chez Laurent, puis en Belgique et voilà.

Quand même, un animateur à lui seul cela représente déjà des dizaines de personnages. Quel besoin de multiplier encore tout ça par quatre?

YL: Nous sommes évidemment des hommes-orchestres et c’est marrant de mettre plusieurs hommes-orchestres ensemble. Surtout qu’ils ne jouent pas tous des mêmes instruments. Donc ça reforme un orchestre fait d’hommes-orchestres...

LC: Nous avons chacun nos voix fétiches (lire encadré) et chacun a un registre différent. On s’est dit qu’il fallait mettre le meilleur de chacun ensemble. C’est un peu surréaliste, on peut commencer sur un Garou, les gens vont regarder le gars qui fait Garou, mais la deuxième phrase, c’est le Garou d’à côté qui la reprend. Les gens dans la salle se disent, c’est qui? Ils sont quatre mais on n’entend qu’une personne. C’est le côté surprenant de ce jonglage de voix .

YL: Du jonglage exactement. Un jongleur tout seul, c’est sympa, mais si tout à coup on se retrouve avec quatre jongleurs qui se balancent des trucs, c’est toujours du jonglage, mais en plus spectaculaire. J’ai vu au cirque Knie des Chinois qui tournaient sur des monocycles et qui s’envoyaient des trucs. Impressionnant.

FLC: Nos voix communes sont surtout des voix françaises. Tout ce que fait Laurent, en gros nous le faisons aussi.

SD: Moi je ne fais pas de personnages québécois. Je suis très Américain, très voix anglo-saxonnes, je passe du rock à l’opéra, j’ai une formation de ténor, ça me permet de jouer avec des voix comme Steven Tyler, du groupe Aerosmith, Andrea Bocelli, Bon Jovi, Pavarotti, Phil Collins...

Etes-vous venus tous les quatre de la même façon à l’imitation?

YL: ça part en général de l’animation d’un mariage, d’une fête familiale ou entre copains...

LC: Peut-être aussi au départ c’est la timidité qui nous pousse. On est timide, et puis on trouve un son, un petit truc, on change notre voix, et on se rend compte que ça fait rire et on se dit tiens, qu’on est peut-être capable de faire des imitations. Enfin la plupart des imitateurs s’inspirent d’un Thierry Le Luron qui a ouvert le chemin.

FLC: Moi ce serait plutôt Gerra. Et Gagnon. J’étais fan de théâtre et de chansons, et l’imitation est le meilleur moyen de faire les deux.

SD: Moi je viens de l’opéra. Mais je me suis aperçu assez vite que ce n’était pas quelque chose qui m’intéressait vraiment.

YL: Le déclencheur pour moi, ça a été Patrick Sébastien. A l’époque, j’essayais d’écrire des chansons, mais je n’étais pas bon chanteur, j’essayais de faire des gags, mais je ne savais pas les raconter. J’ai essayé d’être musicien, je jouais de la batterie, mais je n’étais pas assez motivé. Puis j’ai vu un spectacle de Sébastien et je me suis rendu compte qu’avec l’imitation on pouvait chanter, danser, faire des gags, jouer sur l’émotion. Bref tout ce que je savais faire un petit peu, je pouvais le faire à travers l’imitation, moi qui ne sais rien faire bien, mais qui sais faire plein de petites choses.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre