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3 décembre 2012

Les abeilles ne se cachent pas pour mourir

Après la Suisse alémanique, «More than Honey» part à la conquête du public romand. Piqûre avec son réalisateur, Markus Imhoof, autour d’une hécatombe toujours plus inquiétante.

Markus Imhoof, ici avec sa fille Barbara, dans un rucher en Italie. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)
Markus Imhoof, ici avec sa fille Barbara, dans un rucher en Italie. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)

Les abeilles meurent. De ruche en ruche, à travers toute la planète, des centaines de milliers de colonies sont décimées. En Suisse, la moitié d’entre elles ont disparu en une année, soit quelque 3 millions d’individus. C’est à chaque fois le même scénario: une nouvelle colonie tient le choc au début et, lorsque sa population s’est bien développée, c’est l’hécatombe foudroyante. Chez nous comme ailleurs, les apiculteurs constatent avec impuissance ce phénomène menaçant jusqu’à notre biodiversité et une grande partie de notre alimentation.

Une des butineuse indispensable à la pollinisation. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)
Une des butineuse indispensable à la pollinisation. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)

Car sans ces millions de butineuses, plus ou presque de pollinisation, qu’elles assurent à 85% auprès des plantes cultivées et sauvages. C’est d’ailleurs l’une des scènes les plus marquantes du film de Markus Imhoof, More than Honey, qui vient de sortir sur nos écrans romands après avoir fait sensation outre-Sarine: dans une Chine où maladies et pesticides ont tué jusqu’à la dernière abeille, des ouvriers en sont réduits à déposer du pollen à la main sur les fleurs.

«Des propos scientifiquement corrects»

Apiculteur, son grand-père avait construit une maison pour ses 150 colonies. Soixante ans plus tard, devenu réalisateur reconnu, Markus Imhoof propose un voyage autour du globe pour comprendre les raisons du drame. «Ma relation personnelle aux abeilles, explique-t-il lors de son passage à Lausanne, donne un regard subjectif, et peut-être un peu poétique. Mais il fallait aussi que le propos soit scientifiquement correct, et sur ce point je n’ai pas fait de compromis.»

La fumée inhibe le réflexe d’attaque des abeilles. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)
La fumée inhibe le réflexe d’attaque des abeilles. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)

De fait, après More than Honey, nul ne verra plus les abeilles comme de vulgaires fabricants de miel. Cinq années de tournage, et notamment cent cinq heures de gros plans réalisés en studio, auront été nécessaires à cette véritable déclaration d’amour aux magnifiques images, offrant d’admirer l’abeille en vol ou au travail dans sa ruche comme jamais auparavant. «Les images devaient être belles pour que le spectateur soit touché par la mort des abeilles. Avec l’équipe de tournage, nous avons beaucoup travaillé pour y parvenir. Au début, nous avions d’ailleurs parié sur celui qui serait le plus piqué. Le caméraman a longtemps été en tête, mais au final je crois que c’est moi», plaisante ce cinéaste de 71 ans visiblement passionné par son sujet.

Des abeilles mises à mort sans scrupules

Stupéfait, le spectateur découvre ces kilomètres carrés d’amandiers californiens où 20 000 abeilles sont amenées par camions entiers. Une fois leur travail accompli, les exploitants n’ont aucun scrupule à les arroser de pesticides en même temps que les arbres. Celles qui ne périssent pas sur place ramènent le poison jusqu’au cœur des ruches.

Une autre abeille. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)
Une autre abeille. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)

«Nous avons pris le temps de comprendre les différents fonctionnements, du petit apiculteur de montagne en Suisse jusqu’à ces industriels américains. Derrière la situation alarmante de l’abeille, c’est bien la pression d’une économie mondiale en pleine croissance qui se pose. Et qui pousse des professionnels à vivre au quotidien le terrible paradoxe de travailler à la fois au rythme de la nature et contre elle.»

Pour Markus Imhoof, les solutions existent. Sélectionnées pour leur caractère travailleur et placide, les butineuses de nos régions «ont en grande partie perdu de leur caractère sauvage. Il serait peut-être judicieux de leur donner une nouvelle impulsion génétique pour qu’elles se montrent à nouveau plus résistantes au terrible varroa, le parasite qui les décime.» La fille et le gendre du réalisateur zurichois s’y emploient, là-bas en Australie, le seul pays du globe où les abeilles ne meurent pas.

Une autre abeille. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)
Une autre abeille. (Photos: Claudio Bader/Fotolia/Jeremy Bierer/Frenetic Film)

Un magnifique cri du cœur

Film d’une catastrophe annoncée, mais où l’espoir demeure, More than Honey est plus qu’un sombre tableau du syndrome de l’effondrement des colonies. C’est d’abord et avant tout un magnifique cri du cœur, propice aux réveils des consciences.

Auteur: Pierre Léderrey