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25 mars 2013

«Les accidents domestiques sont encore trop nombreux»

A l’occasion des 75 ans du Bureau suisse de prévention des accidents (BPA), sa directrice, Brigitte Buhmann, esquisse les contours de la politique suisse en matière de sécurité routière, sportive et domestique. Que nombre de citoyens trouvent exagérément protectrice.

Brigitte Buhmann lors de l'entretien
Brigitte Buhmann est à la tête du BPA depuis 2004. (Photo: Raffael Waldner)

A force de prévention, ne finit-on pas par prendre les gens pour des idiots? Le BPA donne par exemple même des conseils sur la façon d’allumer les bougies du sapin…

Sauf qu’en étant à l’origine de plus de 600 sinistres chaque année, les bougies sont l’une des causes les plus fréquentes d’incendies domestiques. Non seulement ce danger n’est pas une fatalité, mais en plus il est facile de s’en protéger. Il est impossible de savoir combien d’accidents mortels nos conseils ont permis d’éviter. Mais on sait que ces accidents arrivent, que chaque année à Noël des maisons brûlent à cause des bougies du sapin.

Une société du risque zéro n’est-elle pas une illusion?

Nous ne cultivons pas l’illusion du risque zéro.

Notre attention porte en premier lieu sur la qualité des infrastructures, des techniques et des produits. En complément, nous devons aussi faire connaître les bons comportements. L’aventure, le risque, le fun font partie de la vie, mais cela ne doit pas empêcher la volonté d’éviter les accidents bêtes.

Quels sont aujourd’hui les domaines prioritaires pour le BPA?

Longtemps, ça a été les accidents de la route. Avec un pic en 1971 – 2000 morts – alors qu’aujourd’hui on en compte environ 300. J’ai donc voulu mettre davantage l’accent sur la prévention des accidents survenant dans la sphère domestique, la pratique des sports, les loisirs. Sans oublier toutefois que les conséquences d’un accident de la route demeurent en moyenne bien plus graves que dans les autres types d’accidents.

Avec cette baisse spectaculaire des tués sur la route, n’est-on pas arrivé au maximum que l’on puisse faire en matière de prévention routière?

Non. Avec Via Secura voté l’an dernier par le Parlement, nous pensons pouvoir diminuer encore ces chiffres, jusqu’à une centaine de morts en moins par année. Grâce à des mesures comme l’interdiction d’alcool pour les jeunes conducteurs et les chauffeurs professionnels, les phares allumés obligatoires la journée, l’amélioration des infrastructures, comme les passages piétons, ou encore la fin de l’obligation pour la police d’effectuer des prises de sang, l’éthylomètre faisant foi. Les policiers auront ainsi plus de temps pour faire davantage de contrôle, donc davantage de prévention.

En matière de sécurité routière, les gens ont pourtant l’impression que les contrôles se multiplient et que la sécurité n’en est peut-être pas la vraie raison, mais plutôt la possibilité pour les pouvoirs publics d’engranger des recettes supplémentaires…

C’est une rengaine qu’on entend souvent. Cela n’a pas empêché les Suisses d’approuver l’initiative contre les chauffards. Personne ne se croit un chauffard, on a toujours peur du danger des autres. Ce qui me rend optimiste, c’est que les voitures sont techniquement de plus en plus sûres, notamment grâce aux systèmes d’assistance aux conducteurs.

Ce serait donc la technique plutôt que la prévention qui a fait diminuer le nombre de tués sur la route?

Il est impossible de séparer les choses. Les campagnes, il faut les faire. Mais cette prévention n’est que la partie visible de l’iceberg. Nos tâches principales et cachées sont notre participation à l’élaboration des normes, nos conseils techniques, les formations que nous offrons aux experts en sécurité, aux ingénieurs, aux architectes, aux chargés de sécurité dans les entreprises, aux professeurs des écoles.

Pas moins de 87% des chutes domestiques concernent les personnes âgées. (Photo: United Archive)
Pas moins de 87% des chutes domestiques concernent les personnes âgées. (Photo: United Archive)

Concernant les accidents domestiques, quel type de prévention pratique le BPA?

La prévention concerne les chutes, les chutes et encore les chutes!

Les gens tombent tant que ça?

Quelque 87% des chutes concernent les personnes âgées, qui sont pourtant plutôt prudentes, et s’en méfient. Mais avec l’âge la force diminue et cela arrive. Nous travaillons comme toujours sur deux axes. Les infrastructures d’abord: s’assurer que les maisons sont bien construites, surtout dans le secteur public, – dans le cas des personnes âgées les homes. Il faut qu’il y ait assez de lumière, pas d’obstacles, que les escaliers soient équipés de mains courantes. Le deuxième axe concerne la prévention sur le comportement. Pour les personnes âgées, on a d’abord conseillé le protège-hanches. L’idée n’était pas toujours bien reçue, et nous conseillons plutôt aujourd’hui la pratique d’exercices de trois types: un pour l’équilibre, un pour la force, un pour la coordination. Et dont des études ont montré que, pratiqués dès la cinquantaine, ils vous protégeront des chutes plus tard.

Vous dites concentrer vos efforts sur les lieux et les infrastructures publics. Serait-ce que les constructions privées ne représentent aucun danger?

Il faut savoir que la plupart des accidents domestiques ont lieu non pas dans sa propre maison, mais au dehors, sur les trottoirs, dans les magasins, dans les écoles, les lieux publics. Sa propre maison, on la connaît bien. Par exemple, s’il y a un tapis glissant, et s’il est là depuis trente ans chez soi, on sait qu’il est glissant et on aura un comportement adapté. Tandis qu’un tapis ailleurs, dont on ne sait pas qu’il glisse, sera beaucoup plus dangereux.

Quels autres types d’accidents domestiques sont les plus fréquents?

Les brûlures, les coupures dues au verre, les intoxications. Là aussi, nous commençons par une approche technique, on recommandera par exemple des types de verre résistants, qui ne se brisent pas en mille morceaux en cas d’impact. Pour orienter les consommateurs sur les produits les plus sûrs, nous avons un label de sécurité.

Par ailleurs, nous avons un mandat du SECO comme organe de contrôle de certains types de produits –avec le droit de les retirer du marché s’ils sont dangereux.

Concernant la sécurité des enfants, de quelle manière le BPA s’adresse-t-il aux parents?

Les familles qui ont un nouveau-né reçoivent un courrier de notre part, tous les six mois, qui aborde des thèmes adaptés à l’âge des enfants. On expliquera d’abord quel type d’accidents risque un nouveau-né, puis à 6 mois qu’il risque par exemple de tomber de la table à langer, ainsi de suite jusqu’à l’âge de 8 ans. Des conseils que l’on trouve aussi sur notre homepage.

L’impressionnante liste que vous dressez d’accidents pouvant arriver à un enfant ne risque-t-elle pas d’angoisser outre mesure les parents?

Les conseils que nous donnons aux parents découlent de leurs propres interrogations ou des constats des pédiatres. On ne leur dit pas: il y a mille façons que votre bébé ait un accident. On essaie de répondre à leurs interrogations et soucis. Les communes nous contactent aussi, souvent par le biais du délégué à la sécurité, pour que nous examinions leur place de jeux, à propos desquelles nous dispensons d’ailleurs des cours. Souvent c’est un jardinier qui s’occupe des places de jeux, qui n’a pas de formation spécifique en matière de sécurité.

Quant au sport, considérant le nombre élevé d’accidents qu’il occasionne, n’auriez-vous pas envie de le qualifier de désastre contemporain?

En soi le sport est bien sûr quelque chose de positif. Que les gens fassent de l’exercice, c’est très bien. Simplement, ils ont aujourd’hui plus de temps libre, ils sont plus actifs et pratiquent souvent plusieurs disciplines sportives. C’est ainsi que nous nous retrouvons avec davantage d’accidents. Quelqu’un qui est victime d’un accident de ski arrêtera peut-être de skier. Et ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons que le skieur n’ait pas d’accident et puisse continuer à skier.

N’est-il néanmoins pas plus difficile de faire de la prévention dans des disciplines particulièrement fun, comme le snowboard?

Le casque de ski s’est répandu à la vitesse de l’éclair ces dernières années, en partie à cause des jeunes snowboardeurs qui ont trouvé ça cool.

Ensuite, les adultes et les skieurs y sont venus. Les choses ne se passent pas toujours comme on les imagine. Concernant le ski, nous collaborons avec les sociétés de remontées mécaniques. Par exemple, on sait que des accidents se produisent souvent aux mêmes endroits. Ce qui signifie qu’il y a une nécessité d’améliorer l’aménagement de la piste en question.

Avez-vous l’impression que les gens sont moins prudents qu’autrefois?

Prenez ceux qui pratiquent le basejump – qui sautent du sommet de falaises – eh bien, ces mêmes gens, quand ils empruntent une télécabine pour se rendre sur le lieu de leur saut, ils exigent le risque zéro. Ils ne veulent pas prendre le risque que la télécabine tombe. Ce sont les mêmes personnes après qui se jettent dans le vide. Disons enfin que les gens qui recherchent des activités uniquement parce qu’elles sont dangereuses ne représentent qu’un tout petit groupe.

La plupart des accidents ont pourtant lieu dans les sports les plus populaires, comme le football et les autres jeux de balle…

Parce qu’il y a un plus grand nombre de gens qui les pratiquent. Mais cela n’explique pas tout. Si on calcule le nombre d’accidents par heure pratiquée, le football reste le sport le plus dangereux. Le moins dangereux étant la marche. En remarquant que si les randonnées en montagne occasionnent peu d’accidents, très souvent ils sont mortels. Nous allons entamer une campagne à ce sujet pour inciter les gens à vérifier s’ils sont aptes à ce type de randonnée, s’ils possèdent le bon équipement, etc.

Et que dites-vous aux footballeurs?

De ne jamais oublier de mettre leurs protège-tibias. Et de respecter les règles. Nous sommes en discussion avec Jeunesse et Sport pour savoir s’il ne faudrait pas adopter des règles plus strictes pour les matchs de jeunes. Cela pourrait influer positivement sur leur comportement futur.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Mathieu Rod