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24 septembre 2012

«Les alliés arabes de l’Occident n’ont plus confiance»

Politologue, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, Mohammad-Reza Djalili revient sur les conséquences du printemps arabe, le drame syrien et le nucléaire iranien. Et sur le rôle pas toujours glorieux des pays occidentaux dans ces crises qui transforment radicalement toute une région du monde.

Mohammad-Reza Djalili
Mohammad-Reza Djalili: «Nous sommes en présence d’un changement de fond au Moyen-Orient.»

Que vous inspire l’embrasement du monde musulman à la suite d’un film jugé «blasphématoire»?

Depuis que l’ayatollah Khomeiny a condamné en 1988 les Versets sataniques de Salman Rushdie, le blasphème est devenu un facteur perturbant des rapports internationaux. Chaque fois qu’un film, des caricatures ou un livre hostile à l’islam paraît, les franges les plus fanatiques profitent de l’occasion pour organiser des manifestations contre les missions diplomatiques occidentales. Des manifestations malheureusement qui dégénèrent quelquefois en actes de violence. Il faut bien sûr condamner ces actes, mais en relativiser aussi l’importance, dans la mesure où ils ne sont pas le fait du milliard et demi de musulmans dans le monde, mais de courants extrémistes qui ne représentent que quelques milliers de personnes dans quelques pays.

Quelle leçon tirer des printemps arabes? A- t-on raison par exemple de déplorer l’évolution islamiste des régimes qui en sont issus?

Le problème ce ne sont pas les islamistes, c’est ce qu’ils vont faire du pouvoir. Si ceux qui gouvernent la Tunisie, ou les Frères musulmans en Egypte, ne dissolvent pas les partis démocratiques laïques et qu’ils acceptent des élections libres, il est fort possible que d’autres courants politiques arrivent rapidement au pouvoir. Ces mouvements auront eu le temps de s’organiser tandis que les islamistes au pouvoir auront eux eu l’occasion de montrer leurs limites et leur incapacité à réaliser toutes leurs promesses. Au-delà du cas de chaque pays, l’important est aujourd’hui de constater qu’au Moyen-Orient nous sommes en présence d’un changement structurel, d’une transformation de fond et qu’on ne peut plus aborder la région de la même manière qu’il y a environ deux ans. Ainsi, un pays comme l’Egypte, qui était un peu marginalisé dans la vie internationale, va retrouver un rôle important sur la scène régionale et mondiale.

Au Moyen-Orient, il y a toujours une obsession du complot.

Les régimes occidentaux ont-ils bien intégré cette nouvelle donne?

Leur politique ressemble plutôt à une adaptation au coup par coup. Ce qui est gênant, c’est que des pays qui sont favorables à l’Occident, comme l’Arabie saoudite et tous les émirats du golfe Persique, sont quelque peu déçus par la réaction des pays occidentaux et surtout des Etats-Unis. Ils doivent bien constater que les Russes continuent à soutenir malgré tout leur allié syrien tandis que les Occidentaux ont vite abandonné Ben Ali et Moubarak. Il y a une certaine perte de confiance dans l’alliance occidentale. Les Saoudiens se disent que s’il y a des contestations chez eux, ils pourraient être rapidement lâchés par Washington. Les Russes sont peut-être des partenaires difficiles, mais ils se montrent fidèles, ce qui en politique est important, surtout dans les moments de crise.

«Dans les révolutions, il y a toujours deux éléments qu’on ne connaît jamais à l’avance: le moment où elles se produisent et vers quoi elles vont s’acheminer.»
«Dans les révolutions, il y a toujours deux éléments qu’on ne connaît jamais à l’avance: le moment où elles se produisent et vers quoi elles vont s’acheminer.»

Pourquoi ses alliés justement – Russie, Chine, Iran – continuent-ils à soutenir le régime syrien?

Parce qu’ils pensent qu’il y a encore une possibilité de le sauver. Ensuite parce qu’ils analysent la situation de façon idéologique et estiment que si le régime d’Assad tombe, ce sera un gain pour les pays occidentaux. Notamment les Etats-Unis. Un pays comme l’Iran, dont la politique étrangère depuis trente ans est fondée sur l’antiaméricanisme et l’anti-israélisme militant, y perdrait beaucoup. Ces pays vont essayer d’aider la Syrie tant qu’ils peuvent. Ils changeront peut-être de position les derniers jours du régime, mais ce sera certainement trop tard.

Et à l’intérieur du pays?

Certaines minorités, comme les alaouites, les Kurdes ou les chrétiens pensent que l’après-Assad sera pire. On peut dire que jusqu’à présent un pourcentage relatif de la population – entre 20 et 30% – soutient encore le régime.

Cet après-Assad justement, à quoi pourrait- il ressembler?

Il est impossible à l’heure actuelle de répondre à cette question de manière sérieuse. La Syrie est un pays complexe tant d’un point de vue ethnique que religieux et tous les scénarios sont possibles. Il faudra voir comment les rapports de force évoluent entre les différentes composantes de l’opposition. Surtout que cette opposition n’a toujours pas réussi à s’unifier, ni à mettre en place un gouvernement provisoire en exil. Dans les révolutions, il y a toujours deux éléments qu’on ne connaît jamais à l’avance: le moment où elles se produisent et vers quoi elles vont s’acheminer. L’exemple historique est celui de la révolution française, qui était inattendue et dont les conséquences ont été incalculables.

Faut-il s’inquiéter de l’émergence probable en Syrie d’un régime sunnite religieux?

Ce sera certainement un régime où la majorité de la population, à plus de 70% sunnite, aura son mot à dire. Mais le sunnisme et même l’islamisme, cela ne signifie rien en soi: chaque mouvement islamiste peut avoir des approches différentes. Chaque Etat génère ses propres problématiques. Je ne pense donc pas que cette émergence de courants islamistes dans plusieurs pays arabes débouchera sur une unité arabe, ni sur un grand mouvement panislamiste: les considérations locales, nationales sont différentes partout.

Partagez-vous l’avis de ceux qui pensent que le veto des Russes et des Chinois à toute intervention en Syrie arrange finalement bien les Occidentaux?

Ils ne le diront pas mais effectivement ce veto leur convient parce qu’ils ne sont plus en mesure de s’engager dans un nouveau front au Moyen-Orient, sortant à peine de la guerre d’Irak, et avec une situation très incertaine en Afghanistan. Et puis leur situation économique ne permet plus aux pays occidentaux d’agir militairement sans conséquences graves pour eux-mêmes.

Je ne crois pas que les Iraniens vont construire une bombe.

Une intervention militaire aurait-elle d’ailleurs des chances de succès?

Le problème, c’est que l’opposition ne demande pas directement une intervention. Elle a peur de perdre une part de sa légitimité de mouvement national ancré dans le pays. De se voir accusée d’être au service des puissances extérieures. Au Moyen-Orient, il y a toujours une obsession du complot, les gens aiment tout expliquer par des complots ourdis de l’extérieur, par la main cachée des grandes puissances.

La présence d’un noyau d’Al-Qaïda dans la lutte anti-Bachar, fantasme ou réalité?

Comme il y a des médecins sans frontières, il existe des djihadistes sans frontières qui s’efforcent d’être présents lors de chaque crise pour faire évoluer la situation en leur faveur. Il doit y en avoir quelques centaines, mais leur impact en Syrie est assez limité. Ils ne sont pas véritablement le fer de lance du mouvement de résistance à Bachar. Ils sont là mais très minoritaires.

Vous le voyez finir comment ce régime?

Chacun espère une évolution progressive, avec un passage de pouvoir entre l’opposition et le régime actuel, mais je crois que c’est trop tard. Il y a eu 25 000 morts déjà. Quand un régime a la ferme volonté de rester et le soutien d’une bonne partie de son armée, il peut durer longtemps. Le régime égyptien est tombé parce que l’armée ne voulait pas tirer sur la population et parce que Moubarak ne voulait pas utiliser tous les moyens répressifs. Même chose pour le gouvernement tunisien. Le régime syrien reste en place parce que l’armée a été bien entraînée pour cela et est composée de fidèles d’entre les fidèles et parce que Bachar n’a pas honte d’utiliser contre sa population des moyens disproportionnés.

Pas moins de 25 000 personnes ont perdu la vie en Syrie depuis le début du soulèvement. (Photo: Pixsil.com)
Pas moins de 25 000 personnes ont perdu la vie en Syrie depuis le début du soulèvement. (Photo: Pixsil.com)

A son arrivée au pouvoir, il est apparu pourtant comme un modéré…

C’est l’image qu’il a essayé de donner, celle d’un médecin formé à Londres, ayant une épouse moderne, très belle. Il voulait aussi passer pour le président des jeunes, puisqu’il était d’une nouvelle génération. Mais la vraie nature du régime s’est dévoilée à travers la crise actuelle. S’il avait été la personnalité qu’il prétendait être, Bachar aurait tiré sa révérence quelques semaines après le début des manifestations.

Pourquoi les Etats-Unis et les pays européens ont-ils menacé d’intervenir en cas d’utilisation d’armes chimiques et bactériologiques?

Parce qu’ils sont quasiment certains que ce genre d’armes ne seront pas utilisées. Le coût politique serait trop élevé pour le régime qui sait bien qu’en utilisant les armes chimiques il ouvrirait le champ à une intervention extérieure motivée et approuvée par l’ONU. Les Occidentaux en revanche ne bronchent pas devant ce fait très rare: un pouvoir qui utilise des instruments de guerre contre sa propre population – l’aviation, les tanks, les hélicoptères. C’est pourtant cette aviation et ces hélicoptères et ces tanks qui empêchent l’opposition de l’emporter.

L’issue des élections américaines pourrait-elle modifier la donne?

Au niveau du discours les Républicains se montrent plus agressifs, mais au niveau du discours seulement. S’ils arrivent au pouvoir, ils feront sans doute la même chose que les Démocrates: eux aussi devront évaluer les conséquences et le prix d’une intervention et prendre en considération les vetos russes et chinois. Tout ce qui se dit aux Etats-Unis entre les deux candidats participe plus de la rhétorique électorale que d’une politique réfléchie et surtout réalisable.

Y compris sur le nucléaire iranien et les menaces de représailles israéliennes?

C’est une autre question. Avec un Etat qui pousse à l’intervention – Israël, ou en tout cas Benjamin Netanyahou contre d’ailleurs l’opinion de la majorité des Israéliens. Et de beaucoup d’anciens responsables de la sécurité et des affaires militaires israéliennes qui pensent qu’une intervention ne ferait que retarder ce programme et en plus légitimerait son développement du point de vue iranien. Je pense que du côté israélien cela reste une carte politique employée essentiellement par la droite pour occulter des problèmes plus graves, plus réels. Comme la question palestinienne, les problèmes intérieurs, les relations avec l’Egypte, avec la future Syrie, avec la Jordanie. Les Iraniens pour l’heure n’ont pas la bombe et quand ils l’auront ils ne vont pas l’utiliser. Israël en a deux cents...

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre