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16 février 2015

La belle histoire des Anglais dans les Alpes

A partir d’un voyage en 1863, les Britanniques ont transformé radicalement nos montagnes. Cette invasion pacifique a lancé le tourisme de masse.

Un Anglais au bord d'un lac de montagne photo en noir et blanc
Idéalisées par les romantiques et mystifiées par les premiers alpinistes, les montagnes suisses ont attiré et attirent encore de nombreux Britanniques. (Photo: Archivi Alinari/Braun, Adolphe & C)

En cette période finalement très hivernale, les Alpes suisses paraissent aux yeux des stars comme la Côte d’Azur en été: the place to be. Pourquoi le dire dans la langue de Shakespeare? Parce qu’en même temps que le tourisme moderne, la prospérité alpine doit à peu près tout aux Anglais. Et plus exactement aux premiers touristes britanniques qui, en 1863, effectuèrent le premier tour de Suisse de trois semaines organisé par le voyagiste Thomas Cook, inventeur du voyageur organisé.

De Genève au Rigi (SZ) via notamment Loèche-les-Bains (VS) et Interlaken (BE), à un rythme effréné malgré un réseau ferroviaire et routier balbutiant, ce périple aux allures d’épopée marque l’avènement du tourisme de masse autant que de la Suisse moderne. Sans les Britanniques, la Suisse ne serait peut-être jamais devenue l’un des pays les plus riches du monde.

Un tout petit pays rural et pauvre

Il y a cent cinquante ans, notre pays était encore loin d’être le pays symbole du chocolat (fabriqué mais aussi consommé en masse), du train (nous sommes le peuple qui parcourt le plus de kilomètres de voies ferrées) et de l’or (record de détention par habitant). La Suisse n’est qu’un tout petit pays, essentiellement rural et pauvre.

Le premier guide de voyage publié par Thomas Cook en 1874.
Le premier guide de voyage publié par Thomas Cook en 1874. (Photo: Thomas Cook Archives)

Britannique expatrié à Berne, auteur d’un remarqué «Suissologue» en 2010, Diccon Bewes s’en persuade lorsqu’il met la main dans les archives de la compagnie (désormais mondiale) Thomas Cook sur le journal de Miss Jemima, que l’on retrouva fortuitement dans les ruines d’un immeuble londonien bombardé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Cet écrivain voyageur décide alors de s’aventurer sur les traces de ses compatriotes, et se plonge dans ce carnet de voyage pour en tirer de passionnantes réflexions sur cette Suisse toute neuve (la Constitution de 1848 a tout juste quinze ans), et sur les premiers pas de touristes issus de ce qui est encore l’Empire britannique dans ce petit pays encore largement arriéré, découvrant ces paysages de montagne vantés par les romantiques, des peintures de Joseph Turner aux textes de Lord Byron ou William Wordsworth.

«PAUVRES, NOS MONTAGNES DEVINRENT DES MODÈLES DE PROSPERITÉ»

Diccon Bewes, portrait.
Diccon Bewes, auteur de plusieurs ouvrages sur la Suisse.(Photo: Alison Pouliot)

Quelle a été votre principale surprise en découvrant le journal de Miss Jemima?

A quel point le voyage avait été aventureux et inconfortable. Les touristes enduraient des réveils à l’aube après quelques heures de sommeil, dix-huit heures quotidiennes à marcher au milieu des montagnes en crinoline et en corset, de longs trajets sur des routes chaotiques. Après une semaine, Thomas Cook retourna à Londres. Cela devint donc un tour sans guide. C’était le voyage d’une vie, qu’ils n’oublieraient jamais.

Pensez-vous que Miss Jemima en rajoute dans la pauvreté ou l’inconfort?

Pas du tout. Ce fut un choc culturel. Naturellement, la pauvreté existait aussi en Grande-Bretagne, mais il s’agissait d’une pauvreté urbaine. Les zones rurales, les plus répandues, étaient très pauvres. L’espérance de vie y était de 40 ans, les villages étaient touchés par les goitres et les mendiants y pullulaient.

Le Valais, en particulier, était considéré comme le Cachemire de l’Europe

En quoi consistait la principale nouveauté de ce périple?

Etre capable d’atteindre la Suisse en deux jours depuis l’Angleterre. Jusqu’alors ce type de voyage était réservé à une élite qui disposait de beaucoup de temps et d’argent. Atteindre les Alpes prenait deux semaines en diligence. En utilisant principalement le train et en négociant des tarifs de groupe, Thomas Cook donna la possibilité de découvrir la Suisse à la classe moyenne. Cela changea radicalement la vision même d’un voyage à l’étranger. Le voyage se démocratisa.

Au point de dire que ce premier voyage inventa le tourisme de masse?

Dans une très large mesure, oui. Après ce succès, Cook ajouta l’Italie, l’Egypte ou encore l’Inde jusqu’à devenir actif dans le monde entier. Il inventa nombre d’astuces qui devinrent l’alpha et l’oméga du voyage organisé: les bons d’hôtels, achetés à l’avance et offrant au client le gîte et le couvert à travers la Suisse. Ce qui signifiait notamment que les touristes n’avaient pas à s’inquiéter de ne pas parler la langue locale. Et les hôtels étaient ravis d’assurer un taux de remplissage minimum. Les tickets de train combinés comme l’Interrail. Et enfin les travellers cheques, permettant d’emporter de quoi payer à l’étranger en toute sécurité. Voilà ses astuces: ne pas être trop cher, ni trop compliqué, et offrir aux gens ce qu’ils veulent. Un credo qui marque l’avènement de l’industrie moderne du voyage.

A quoi attribuez-vous cette relation spéciale entre le peuple britannique et la Suisse?

Le premier intérêt anglais est à trouver du côté des romantiques, qui ont transformé l’image des Alpes. Des peintres comme Turner, des auteurs comme Wordsworth ou Byron ont créé la vision utopique des montagnes vierges et sauvages, des cascades, des pâturages et de l’air pur, tout ce qui ne pouvait qu’attirer des Anglais englués dans le smog de l’industrialisation. Les Alpes ont cessé d’être cet endroit un peu effrayant pour devenir une destination idyllique. Secundo, bien sûr, les alpinistes. Nous sommes alors dans l’âge d’or de la conquête des sommets et les Anglais furent souvent les plus téméraires pour vaincre de nouvelles montagnes, de la Pointe-Dufour au Blümlisalp.

Les alpinistes étaient les héros de leur temps

En quoi ce premier voyage contribua-t-il à moderniser la Suisse?

Le tourisme apporta de l’argent dans les régions montagneuses reculées les plus pauvres, mais aussi les plus attirantes pour eux. Kandersteg ou Zermatt devinrent des endroits où les locaux trouvèrent du travail lié au tourisme naissant, leur offrant un salaire hivernal lorsque l’agriculture était à l’arrêt. Limité jusqu’alors aux grandes villes, le réseau ferroviaire se développa rapidement jusque dans les vallées reculées. Cela unifia géographiquement le pays pour la première fois. Le Valais et le Tessin, par exemple, cessèrent d’être coupés du monde durant la mauvaise saison.

Auteur: Pierre Léderrey