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17 mars 2014

Les artisans du retour du bison

A l’initiative de deux passionnés, le biologiste Alain Maibach et le garde forestier Michel Mercier, l’emblématique bovin s’apprête à faire son retour en Suisse. Après huit siècles d’absence et dans une forêt du Nord vaudois, à Suchy.

Michel Mercier (à g.), garde-forestier et Alain Maibach, biologiste. Laurent de Senarclens.
Michel Mercier (à g.), garde-forestier et Alain Maibach, biologiste. Laurent de Senarclens.

Des bisons dans les forêts vaudoises? C’est pour bientôt. Sur le territoire de la commune de Suchy très précisément, dans le cadre d’un programme international de réintroduction et grâce à l’acharnement de deux professionnels passionnés, le biologiste Alain Maibach et le garde forestier Michel Mercier.

Lequel explique qu’après l’impact de l’ouragan Lothar sur les bois, la question d’une diversification de la forêt s’est posée. «Et pour diversifier une forêt, les solutions ne sont pas si nombreuses.» Le choix du bison s’est vite avéré une évidence. Michel Mercier énumère: «Avec des animaux exotiques, on n’aurait pas été franchement dans l’air du temps, et parmi les espèces indigènes, il fallait écarter les prédateurs qui posent problème et celles déjà présentes en abondance comme les chevreuils.» Restait donc le bison, «un animal emblématique de Suisse et d’Europe et qui a frôlé l’extinction».

«A le chasser, vous ne couriez pas après une gazelle»

Présent en Suisse, en effet, le bison, «preuves à l’appui», jusqu’au XIIe siècle. «Le défrichage des forêts a ensuite eu sa peau», explique Alain Maibach. «On s’est mis aussi à le manger. L’avantage c’est qu’il était gros et que ça restait un bovin: à le chasser, vous ne couriez pas après une gazelle».

Le problème avec le bison d’Europe, c’est moins le nombre d’individus que la consanguinité. «Peu à peu, ils se sont réfugiés dans les grandes forêts entre la Biélorussie et la Pologne. Ils ont ensuite périclité en raison du braconnage», au point qu’à la veille de la Première Guerre mondiale, il n’en restait qu’une vingtaine. «Avec un contenu génétique aussi faible, vous avez beau croiser tout ce que vous voulez, vous restez dans la consanguinité. Ils sont tous cousins.» Une consanguinité qui favorise les maladies: «Si la fièvre aphteuse par exemple se déclenche au mauvais endroit en Pologne où sont les grands réservoirs, tous y passent.»

C’est pourquoi l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) – «un peu l’ONU des animaux» – dont le siège est à Gland, gère désormais un programme de conservation des bisons, basé sur la délocalisation des populations. «On créera ainsi des cellules de conservation. Nous sommes comme des hôteliers qui se préparent à accueillir des clients – en l’occurrence nos bisons – qu’on ne choisira pas.» Le groupe bison de l’UICN a en effet cartographié génétiquement les 2000 individus qui restent dans le monde: «Pour chacun nous savons qui est son père, sa mère, ses frères et sœurs.»

Une forêt qui présente tous les avantages pour recevoir le bison

C’est la responsable du groupe bison à l’UICN, une généticienne polonaise, qui organise les mélanges et choisira quels bisons viendront s’établir dans les bois de Suchy. Une forêt qui présente tous les avantages pour recevoir le bison. «Elle est d’un seul tenant, traversée par aucune route et bordée uniquement d’exploitations agricoles.»

Si le canton s’est d’abord montré réticent, avant de finir par donner son feu vert, le propriétaire de la forêt, la commune de Suchy, a été «enthousiaste» dès le départ.

«Bien sûr les gens nous posaient des questions. Est-ce qu’on pourra encore se promener en forêt? Cueillir des champignons? Chasser?» raconte Alain Maibach. Qui a tenté de rassurer tout le monde en expliquant qu’au départ les bisons de Suchy devraient être entre six et huit, qu’ils tourneront «dans plusieurs parcs clôturés – en fonction de ce qu’ils mangeront, une sorte de mini-transhumance». Des parcs que la faune locale pourra traverser grâce à des ouvertures.

Les bisons vivront dans plusieurs parcs clôturés de la forêt et des étangs de Suchy.
Les bisons vivront dans plusieurs parcs clôturés de la forêt et des étangs de Suchy.

Michel Mercier, lui, s’est inquiété auprès de la généticienne polonaise de savoir si, avec des bisons, il serait encore possible d’exploiter la forêt, de couper du bois. A quoi il a été répondu que cela ne poserait pas de problème, le bison étant «un animal qui a besoin à la fois de milieux fermés et de milieux ouverts, de hautes futaies comme de buissonnants, de lieux secs comme de lieux mouillés».Quant à son alimentation, là aussi cela tombe bien: le bison est un animal «opportuniste» qui pourra se nourrir aussi bien «d’écorces, de ronces que d’herbe, qui aura sa préférence s’il en trouve». C’est d’ailleurs en disposant des bottes de paille qu’on attirera les bisons lorsqu’il s’agira d’effectuer des contrôles vétérinaires.

Si l’idée d’abord est de venir en aide au bison en lui offrant «une forêt comme structure d’accueil», sa présence, assurent les deux spécialistes, sera aussi bénéfique pour l’environnement. «En ouvrant des espaces, en creusant des bauges, des passages, le bison va favoriser la biodiversité. C’est en tout cas ce qui a été observé dans les Alpes-Maritimes où une semblable expérience a déjà été menée.»

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet, Laurent de Senarclens