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23 novembre 2015

«Les barrières ne font que nourrir les organisations mafieuses et les passeurs»

Active depuis plus de trente ans dans le domaine de l’asile, Denise Graf est en charge de la question des réfugiés à la section suisse d’Amnesty International. Elle plaide pour qu’on donne aux migrants les moyens de l’intégration qu’on réclame d’eux. Ainsi que des voies d’accès légales et contrôlées qui assurent leur sécurité comme la nôtre.

Denise Graf d'Amnesty International photo
Denise Graf estime que la Suisse en fait trop peu en matière d’accueil de réfugiés, qu’ils soient syriens ou autres.

Les attentats de Paris vont-ils modifier notre perception des réfugiés qui arrivent, spécialement des réfugiés syriens?

Ceux qui essaient de tirer profit de ces événements pour amalgamer les réfugiés à des terroristes oublient qu’il existe une forte convergence entre les intérêts sécuritaires européens et ceux des personnes qui cherchent protection en Europe. Les deux ont besoin de voies d’accès sûres, légales et contrôlées. Sinon c’est la porte ouverte à des abus et des violations des droits humains par les autorités et des tiers.

Comment arriver à cette sécurisation?

Il est temps que l’Europe mette sur pied un système solide de procédure et de distribution des réfugiés, bien coordonné, avec des bases financières solides, qui permette de respecter les droits des personnes en quête de protection, mais aussi l’identification de ceux et celles qui traversent les frontières. Aussi longtemps que la violence et la guerre continueront, des personnes en fuite vont venir en Europe. Nous devons les accueillir avec le même élan de solidarité que l'on a vu à Paris après les attentats. Toute autre solution équivaudrait à la victoire de la terreur sur l’humanité.

N’empêche, la religion, et spécialement l’islam, est souvent présentée comme un obstacle sérieux à l’intégration...

Nous avons une communauté musulmane importante et bien intégrée en Suisse dont la grande majorité n’est pas pratiquante. Parmi les Syriens qui arrivent, il peut y avoir des personnes avec des idées plus radicales, mais pour la plupart, ces gens sont très modérés, j’ai pu le constater en visitant les centres. Il est important que nous soyons ouverts face à eux. C’est si nous nous fermons qu’il peut y avoir de leur part une affirmation de leur identité qui peut déraper. Cette capacité d’ouverture, la population suisse a toujours su la montrer. Je pense de ce fait qu’il y a chez nous beaucoup moins de risques de radicalisation.

On observe d’ailleurs souvent que les musulmans les plus radicaux ici sont des Suisses qui se sont convertis, pas des étrangers.

L’objection qui est toujours faite aux tentatives, comme celles d’Amnesty, de faciliter l’accueil des migrants, c’est que cela va créer un appel d'air, en faire venir un plus grand nombre et rendre au final l’accueil encore plus difficile...

Nous avons systématiquement constaté que la fermeture des frontières ne fait que provoquer un déplacement des itinéraires et fait courir un plus grand danger aux migrants. Lorsqu’il y a un besoin de fuir, les gens fuient malgré les obstacles que les Etats construisent. On l’a vu avec l’Espagne qui a voulu sécuriser le détroit de Gibraltar à l’aide de moyens sophistiqués de surveillance, de grilles et de barrières. Cela n’a pas empêché les gens d’arriver. Ce qui a changé, c’est qu’ils ont fait des détours plus longs et beaucoup plus dangereux. Les barrières ne font que nourrir les organisations mafieuses et les passeurs, et obligent les gens à des voyages plus périlleux, avec les conséquences que cela implique: de nombreux décès en mer, ou dans le désert.

Pourquoi cet afflux de réfugiés syriens maintenant, alors que la guerre dure depuis 2011?

Il faut savoir qu’une bonne partie de ces gens ne veulent pas venir chez nous et souhaitent plutôt rester près de leur région d’origine. Ils ont toujours espoir que le conflit se termine. Et qu’ils puissent rentrer chez eux, qu’ils soient parmi les premiers, pour récupérer leurs biens ou au moins leurs terres. Selon nos observateurs sur le terrain, au début les Syriens qui arrivaient en Europe, venaient de Turquie, du Liban ou de Jordanie, où ils avaient séjourné une année ou deux, sans trouver de possibilités d’intégration. Mais dernièrement, ce sont plutôt des personnes qui viennent directement de Syrie en Europe, qui ne s’établissent plus dans les premiers pays d’accueil parce qu’ils connaissent la situation là-bas par des membres de leur famille. C’est pour cela qu’il est tellement important de créer des possibilités d’intégration dans les pays voisins de la Syrie, comme la Turquie, la Jordanie, le Liban. Il est à cet égard lamentable que les fonds d’aide demandés par le HCR pour mettre en place cette intégration n’aient reçu des montants ne couvrant que 30 à 50% des besoins.

Comment se comporte la Suisse sur ce sujet?

Elle a été un des premiers pays à mettre sur pied des projets d’intégration, tout au début de la guerre, autant au Liban qu’en Jordanie. Elle continue de financer des projets, notamment pour des femmes seules avec enfants, pour qu’elles aient un revenu tiré leur propre activité. La Suisse apporte aussi un soutien aux familles jordaniennes qui ont accueilli beaucoup de Syriens. Elle soutient un programme de scolarisation d’enfants syriens en Turquie. Une scolarisation primordiale: si les Syriens ne voient pas de possibilité de développement pour leurs enfants, cela va les inciter à se mettre en route vers d’autres pays, notamment vers l’Europe.

L’intégration ne risque-t-elle pourtant pas d’être encore plus difficile pour eux en Europe?

Certes, la langue constitue une difficulté supplémentaire. Mais ceux qui travaillent avec eux disent tous que les enfants syriens, qui ont eu une bonne scolarité chez eux, sont brillants et apprennent la langue du pays d’accueil en très peu de temps. Pour les parents, l’intégration est plus compliquée, notamment du fait que la Suisse peine à reconnaître les diplômes étrangers. Beaucoup de personnes avec des formations universitaires ont dû recommencer à zéro. Ça n’a pas de sens, ça coûte cher à l’Etat. On ne profite pas des qualifications de ces gens, on leur fait perdre leur expérience professionnelle et on rend plus compliquée leur intégration. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les Syriens fuient plutôt vers l’Allemagne ou la Suède, où l’intégration professionnelle est beaucoup plus facile – on leur fait juste suivre une formation complémentaire adaptée au marché du travail. Sans compter que la plupart reçoivent le statut de réfugiés, alors que chez nous la proportion serait plutôt d’un tiers. Les autres doivent se contenter d’une admission provisoire.

L’admission provisoire pour des réfugiés de guerre, n’est-ce pas la solution la plus logique?

Il faut considérer la situation des gens sur place. Si vous habitez un quartier connu pour son opposition à Bachar el-Assad, le régime va vous considérer comme un opposant. On voit d’ailleurs que ce sont ces quartiers-là qui sont bombardés. A Amnesty, nous estimons qu’il ne faut pas considérer ces personnes comme de simples réfugiés de la violence, mais aussi comme des opposants.

C’est également l’opinion du HCR qui trouve que la Suisse est trop restrictive dans sa reconnaissance de la qualité de réfugié.

La Suisse s’est engagée à accueillir 3000 Syriens. Comment jugez-vous ce chiffre?

Contrairement aux Etats-Unis par exemple qui veulent surtout des personnes saines et de bonnes éducation, la Suisse accueille des gens particulièrement vulnérables et c’est positif. Mais 500 Syriens sur les trois premières années de la guerre et 3000 sur les trois années suivantes, c’est peu, surtout si on les compare à ce que fait la Suède. En plus, la Suisse a déjà réduit ce contingent de 3000 personnes en soustrayant les 1500 requérants qu’elle va devoir reprendre de la Grèce et de l’Italie dans le cadre de la relocalisation organisée par l’Union européenne. Sans garantie que ce soient des Syriens, d’ailleurs.

Trop de réfugiés, pour la Suisse, ça serait combien selon vous?

Le problème est ailleurs. 1,3% des personnes en Suisse, sur huit millions, relèvent du domaine de l’asile. Ce chiffre comprend aussi bien les requérants que les personnes admises provisoirement et les réfugiés reconnus. C’est très peu. Au Liban, les Syriens représentent 25% de la population, 20% en Jordanie. En Turquie ils sont plus de deux millions.

85% des réfugiés dans le monde sont d’ailleurs hébergés par des pays les plus pauvres ou en voie de développement.

Comment expliquer que la Suisse semble si mal préparée face à un afflux de réfugiés pourtant assez prévisible?

Nous avons accueilli dans les années nonante 47 000 personnes en une année. Il y en aura autour de 36 000 pour 2015. Il y avait alors suffisamment de places d’accueil parce que Peter Arbenz, alors préposé de l’Office des migrations, avait créé un système avec des places en réserve qui pouvaient servir en cas d’afflux. Un système démantelé par Blocher lorsqu’il est arrivé au Conseil fédéral: il a changé le système de défraiement des cantons, refusant de payer pour les places inoccupées. Les cantons ont été obligés de fermer des centres et de licencier du personnel. Des centres qu’il est très difficile de rouvrir aujourd’hui parce qu’il y a constamment des oppositions. Un autre problème est que les autorités, notamment cantonales, n’ont pas réagi suffisamment vite aux changements de type de réfugiés. Nous n’avons plus affaire à des migrants qui seront renvoyés, mais à des gens qui fuient la guerre et dont une majorité obtiennent le droit de rester chez nous. Les cantons auraient dû réfléchir beaucoup plus tôt à la question de la recherche de logements. Dans beaucoup de centres de requérants, vous trouvez des gens qui ont un permis depuis plusieurs mois mais qui sont encore là parce qu’ils n’ont pas trouvé de logement.

Comment expliquez-vous l’hostilité envers les réfugiés qu’une majorité de la population manifeste, à chaque votation?

Quand un parti invite les communes à boycotter les centres de requérants, évidemment que cela influence les gens. Mais je suis d’avis que la population suisse n’est pas profondément hostile et que lorsqu’il y a vraiment des contacts avec les migrants, cela se passe en général très bien. Par exemple, à Sainte-Croix, où il y a un centre au milieu de village, un groupe de bénévoles essaient de faire le pont entre les requérants et les villageois. La Suisse a une culture d’accueil, une tradition humanitaire historique et lorsqu’elle se manifeste, cela contribue énormément à l’intégration des réfugiés. L’UDC devrait être conséquente avec elle-même: elle veut d’une part que les gens s’intègrent, mais s’oppose d’autre part très souvent à des mesures qui favoriseraient cette intégration.

Pourquoi êtes-vous contre les renvois dans le premier pays d’accueil, que prévoient les accords de Dublin?

Nous avons demandé la suspension totale des renvois vers la Hongrie, puisque les trois conditions décrétées par la Cour européenne des droits de l’homme ne sont pas respectées: le principe de non-refoulement, un accueil digne de ce nom et l’accès à la procédure d’asile. Néanmoins, les renvois vers la Hongrie ont continué jusqu’à récemment. Concernant l’Italie, nous avons demandé une suspension provisoire des renvois, jusqu’à ce que ce pays ait créé les places d’accueil nécessaires.

Qu’en est-il des Erythréens, qui sont toujours les plus nombreux parmi les requérants?

La plupart sont des jeunes, qu’il faudrait intégrer le plus rapidement possible au lieu de les faire attendre dans des centres. Contrairement aux Syriens, leur formation initiale est relativement mauvaise, il faut donc la compléter. Ce serait un investissement. Ces gens-là peuvent avoir une utilité majeure au sein de notre société, notamment là où les Suisses ne travaillent souvent plus, dans l’agriculture ou nos maisons de retraite.

L’arrivée de requérants afghans semble s’accélérer depuis quelques semaines. Comment s’explique ce phénomène?

Les Afghans risquent de dépasser peu à peu les Syriens en nombre. J’ai parlé avec certains d’entre eux récemment au centre de requérants de Bâle. Tous m’ont dit qu’ils avaient de la parenté en Suisse... Il y a toujours eu des Afghans, pas en grande quantité certes, mais une petite communauté existe, pas très visible, bien intégrée, tant professionnellement que linguistiquement. Si leur nombre augmente, c’est parce que la situation en Afghanistan s’est beaucoup dégradée. Pas mal d’Afghans s’étaient installés ces dernières années en Turquie et certains ont peut-être profité du flux actuel pour venir, mélangés aux autres.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Ruben Wyttenbach