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20 juillet 2015

«Les beaux-pères, ces grands oubliés des familles recomposées, commencent à se manifester»

Depuis une petite dizaine d’années, la psychothérapeute Michèle Gaubert accueille dans son cabinet de consultation une catégorie inédite de patients: les nouveaux beaux-pères! Des hommes qui s’investissent dans l’éducation de leurs beaux-enfants. Pour le meilleur et parfois pour le pire aussi.

Michèle Gaubert photo
La psychothérapeute Michèle Gaubert est l'auteure d’un livre sur les beaux-pères.

Pourquoi parle-t-on davantage des belles-mères que des beaux-pères?

Parce que la belle-mère est l’objet de toutes les haines depuis très longtemps. La marâtre tient la vedette dans plein de contes où elle est toujours décrite comme une femme indigne qui n’aime pas les enfants. Elle est au cœur de la problématique et donc extrêmement critiquée puisque parfois très méchante. Mais évidemment parfois très gentille aussi! Alors que le beau-père, qui est hors du gynécée, intéresse moins.

Ces femmes sont dans le collimateur simplement parce qu’elles sont plus impliquées dans l’éducation des beaux-enfants que les beaux-pères, c’est ça?

On peut dire cela. Le beau-père, nous l’avions un peu négligé parce qu’il travaillait, qu’il se trouvait souvent à l’extérieur et qu’il n’était pas dans la famille. Donc, il n’avait aucun poids.

Michèle Gaubert photo.
Michèle Gaubert.

Vous utilisez l’imparfait, cela signifie-t-il que les choses ont changé?

Oui. Les beaux-pères, ces grands oubliés des familles recomposées, commencent à se manifester. Ils essaient de se faire entendre, ils montent sur des grues, ils participent à des assemblées de beaux-parents… Tout cela parce que le beau-père d’aujourd’hui s’implique plus. Mais ça, c’est un phénomène masculin général lié à l’apparition de ce que l’on a appelé les nouveaux pères, ces hommes qui s’investissent dans l’éducation de leurs enfants. Nouveaux pères, nouveaux beaux-pères, cela va de soi, ça marche bien ensemble.

Nouveaux beaux-pères qui très souvent consacrent davantage de temps à leurs beaux-enfants que les pères biologiques ou les belles-mères!

C’est dû au fait que généralement les enfants sont confiés à la mère après un divorce et que l’on instaure encore majoritairement le système de garde traditionnel, c’est-à-dire celui où les pères biologiques n’accueillent leurs enfants qu’un week-end sur deux. Dans ce type de situation, les beaux-pères, qui sont également pères, voient ainsi davantage leurs beaux-enfants que leurs propres enfants. D’où les tiraillements que l’on imagine.

Plus engagés, ces beaux-pères d’aujourd’hui semblent aussi plus fragiles…

Jusqu’à récemment, dans nos consultations, on ne voyait pas de beaux-pères. Or, depuis ces dix dernières années, ils viennent, ils poussent la porte de nos cabinets pour nous demander aide et conseils. Cette démarche prouve que les beaux-pères veulent bien faire.

Qu’est-ce qui les pousse à s’épancher sur votre divan?

L’angoisse et le fait que ça ne se passe pas bien. Quand on démarre une famille recomposée, on est très amoureux, on sort de cette problématique en général assez difficile qu’est le divorce. Il faut en quelque sorte se réhabiliter à tous les niveaux: confiance en soi, estime de soi, etc. Donc, la seule façon de faire ça, c’est de ne pas se rater une seconde fois! Ils ont beaucoup, beaucoup de bonne volonté, c’est très touchant. Ce sont des gens qui partent la fleur au fusil sans savoir ce qui les attend, et qui disent: «On va réussir.» C’est merveilleux, non?

Rares sont pourtant les enfants qui accueillent leur beau-père les bras ouverts...

Au départ, ils ne sont pas contents. Surtout s’ils sortent d’une phase monoparentale très agréable, très fusionnelle. Ils n’ont pas envie d’un intrus qui va se placer entre eux et leur mère et qui, en plus, va se mêler de leur éducation, fixer des règles. Parce que le beau-père a une figure, même si elle est très lointaine, d’autorité. Que va lui dénier immédiatement l’enfant qui ne se gênera pas de lui balancer: «Tu n’es pas mon père, tu n’as rien à me dire, je n’ai pas à t’obéir!»

Michèle Gaubert photo.
Michèle Gaubert.

Dans ces conditions, construire un lien avec les enfants de l’autre constitue une vraie gageure…

Exactement. L’aversion des enfants est presque innée. Dès que le beau-père arrive, l’enfant part avec des présupposés. A cause de ce qu’il a entendu à l’école, parce qu’il traîne aussi dans sa tête l’a priori qu’un beau-père ça va obligatoirement lui piquer sa mère… C’est donc une forme d’attachement qu’il faut créer, un lien qu’il s’agit d’apprivoiser.

Comment?

Eh bien, en s’intéressant à eux, en s’impliquant et en faisant preuve de patience, de beaucoup de patience! Parce que c’est une relation qui se construit au fil des ans.

Les mères peuvent-elles mettre de l’huile dans les rouages, faciliter l’intégration de leur conjoint dans la famille recomposée?

En tout cas, si elles ne font rien, cela va mal se passer! Donc, il faut qu’elles entreprennent tout ce qui est en leur pouvoir pour que le lien se tisse. Elles doivent dire à leurs enfants: «Cet homme-là, je ne te demande peut-être pas de l’aimer, mais de le respecter parce que je l’ai choisi.» Il faut aussi qu’elles essaient d’expliquer pourquoi elles ont préféré celui-ci à leur père, sans pour autant abîmer l’image de ce dernier. Valoriser l’un sans dévaloriser l’autre! Et il s’agit également de bien préciser aux enfants que la mère délègue à son nouveau conjoint une part de cette fonction parentale qui est nécessaire pour eux, pour leur bien: «C’est un adulte, il sait mieux que vous ce qu’il faut faire et moi je lui fais entièrement confiance pour vous donner des conseils, pour vous élever.» Si la mère ne dit pas ces choses-là, je pense que c’est foutu!

Pour que ça roule, le couple doit encore faire front uni. Ce qui n’est pas toujours facile, facile…

Effectivement. Ce qui s’avère extrêmement difficile dans les familles, qu’elles soient recomposées ou non, c’est que souvent père et mère ou beau-père et mère ne partagent pas le même point de vue sur l’éducation à donner aux enfants. D’ailleurs, si les conjoints ne parviennent pas à s’entendre sur des grands principes éducatifs, c’est la pagaille! Alors évidemment, plus on est uni, plus on arrive à trouver des compromis ensemble, mieux c’est!

Et le top du top vraiment, c’est quand le père biologique accepte aussi le beau-père!

Bien entendu.

Michèle Gaubert photo.
Michèle Gaubert.

L’idéal, ce serait donc une sorte de coéducation à trois?

En France, depuis 1970, on a partagé la parentalité entre l’homme et la femme. A partir de là, les pères ont voulu avoir une place dans cette belle œuvre qui est être parents. Belle œuvre à laquelle veulent aujourd’hui être associés les beaux-pères. Cela va d’ailleurs faire dix ans que l’on essaie de leur trouver un statut. Avec l’efficacité de notre Assemblée nationale, il faudra peut-être attendre dix ans de plus pour que cela se concrétise enfin. Le problème, c’est qu’actuellement personne n’en veut. Parce que ça voudrait dire une coparentalité distribuée entre trois personnes: le père, la mère et le beau-père. Et ça, ça coince! Etre trois, ça complique bougrement les choses.

Vous croyez vraiment à ce projet?

Il est intéressant, important même. Et puis, les mentalités évoluent et je pense que nous allons dans cette direction. Il y aura des erreurs, des balbutiements, mais petit à petit nous trouverons un équilibre.

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Lise Lacombe/ La Company