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15 décembre 2014

Les caprices du marchand de sable

Les inégalités devant le sommeil ne relèvent pas de pathologies, mais plutôt de dispositions génétiques et de l’habitude. La vie des petits et des gros dormeurs ne s’en trouve pas simplifiée pour autant.

Illustration à propos du sommeil
Illustration: Corina Vögele

Chacun a pu le constater dans son proche entourage: l’inégalité devant le sommeil n’est pas un conte à dormir debout. Il y a ceux qu’un déclenchement de guerre mondiale ne tirerait pas du lit. Et ceux qui semblent se lever avant même de s’être couchés. Ceux qui se couchent avec les poules. Ceux qui se lèvent avec la lune. Des disparités entre les individus qui concernent aussi bien les horaires – couche-tôt et couche-tard – que la durée de repos nécessaire à chacun – petits et gros dormeurs. Les écarts n’ont rien d’anecdotique, entre les quatre à cinq heures vite fait d’un Napoléon ou d’un Churchill et les dix à onze heures supposées d’Einstein.

Qu’elles aient des origines génétiques, découlent de l’habitude, de l’âge ou de l’état de santé, les inégalités devant le sommeil éclatent d’autant plus… au grand jour que la marge de manœuvre des dormeurs pour trouver un sommeil adéquat paraît de plus en plus restreinte. Le Dr Philippe Kehrer (lire ci-dessous) parle même de «situation catastrophiquement difficile».

Avec des conseils connus – des horaires réguliers, sept à huit heures de sommeil – dispensés à des personnes qui ne sont guère en mesure de les suivre. «Des gens qui ont une vie stressée, par leur travail, par leur situation à la maison, par des soucis financiers, par des horaires qu’on leur impose ou qu’ils s’imposent eux-mêmes.» Et c’est ainsi que «l’insomnie n’est pas une maladie du sommeil mais une maladie de l’éveil».

Pas sûr d’ailleurs que nous soyons tellement plus égaux devant l’éveil que devant le sommeil. On raconte qu’ayant avoué lors d’une conférence dormir plus de huit heures par nuit, et s’étant vu signifier par un des auditeurs que c’était vraiment trop, le philosophe espagnol Miguel de Unamuno aurait rétorqué: «Oui, mais quand je suis éveillé, je suis beaucoup plus éveillé que vous.»

«80% des gens sont des couche-milieu»

Dr Philippe Kehrer, médecin directeur et répondant du Centre de médecine du sommeil et de l’éveil, Genève.
Dr Philippe Kehrer, médecin directeur et répondant du Centre de médecine du sommeil et de l’éveil, Genève.

Dr Philippe Kehrer, médecin directeur et répondant du Centre de médecine du sommeil et de l’éveil, Genève

Sommes-nous vraiment inégaux devant le sommeil?

Je dirais plutôt que nous sommes différents dans notre relation au sommeil, comme nous sommes différents en taille, couleur des yeux, longueur des jambes. Il y a ainsi des gens qui sont plutôt du soir et d’autres plutôt du matin. On estime par exemple que 5 à 10% des gens peuvent facilement s’endormir entre 8 heures et demie et 10 heures du soir, enchaîner leurs sept heures trente de som­meil et n’avoir aucun problème à se lever vers 4-5 heures du matin. On trouvera ça typiquement chez les paysans. Il y a donc une notion d’habitude qui intervient.

On évoque aussi souvent les gènes...

La dimension génétique est incontestable. Des expériences avec des rats ont montré qu’il existait des individus couche-tôt et des individus couche-tard. Que si on les croisait, on obtenait une répartition mendélienne avec quelques rats couche-tôt, quelques rats couche-tard et quelques rats couche-milieu. Nous n’avons pas tous les mêmes besoins, le marchand de sable ne sonne pas à la porte de tout le monde au même moment.

Même si entre les couche-tôt et les couche-tard, les couche-milieu représentent environ 80% de la population. Des gens qui se couchent entre 9 heures et demie et 11 heures du soir.

Qu’en est-il des petits et gros dormeurs?

Il existe des gens, pas très nombreux, sans doute moins de 5%, qui peuvent dormir en moyenne cinq heures par nuit et n’être le lendemain ni somnolents ni irritables, et qui ne s’endormiront pas au milieu d’un film. Ces personnes-là peuvent être une source de problèmes pour leurs conjoints: elles vont se coucher très tard et sont quand même levées avant l’autre. Cela peut créer des tensions au sein d’un couple. C’est encore plus compliqué dans la vie de tous les jours pour les longs dormeurs – ceux qui ont besoin de plus de dix heures de sommeil et qui seront fatigués s’ils n’ont pas cette dose-là.

Mais être court ou long dormeur n’est pas une pathologie, c’est comme de mesurer 1,92 mètre ou 1,53, on est aux extrêmes de la norme, mais toujours dans la norme.

Quel rôle joue l’âge?

La plasticité neuronale – la capacité de notre cerveau à changer ses habitudes – se détériore avec les années. Il est facile quand on a 17 ans de faire la fête avec les copains, d’aller se coucher à point d’heure et d’être capable ensuite de dormir jusqu’à 4 heures de l’après-midi. Plus âgé, dans la même situation, vous ne serez capable de prolonger votre sommeil que de trois quarts d’heure, une heure, guère davantage, en tout cas pas de dormir jusqu’à la fin de l’après-midi. Avec l’âge, la quantité et la qualité de notre sommeil diminuent.

Pourquoi l’heure du lever est-elle si importante?

Le chef d’orchestre de la régulation de notre horloge biologique est principalement la régularité avec laquelle on se lève. Il est important de se lever toujours à la même heure – l’heure du coucher étant automatiquement fixée, elle, par le corps en fonction de vos tendances à être un long ou un court dormeur.

Si vos horaires de veille et de sommeil changent tous les jours, l’horloge biologique ne va pas suivre.

La régularité du lever associée à un nombre d’heures suffisant, c’est la clé d’un bon sommeil.

Y a-t-il d’autres facteurs qui provoquent des inégalités devant le sommeil?

Il semble clairement que les femmes ont un sommeil plus léger que celui des hommes, pour des raisons qui ne sont pas très claires.

© Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet