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25 mars 2013

Les cinglés du boulot

Pourquoi au travail certains en font-ils beaucoup plus que ce qu’on leur demande? Les explications abondent: masochisme, besoin d’amour, management culpabilisant.

Photo représentant un superman du travail.
Volonté d’être aimé ou tendance au masochisme sont quelques- unes des explications du zèle au travail.

Le travail fatigue même les ânes.» Ce bel adage, dû à un contemporain de Cervantès, semble avoir hélas plutôt vieilli. Les infatigables sont parmi nous. Qui ne connaît, ou n’a connu, un ou des collègues prêts à s’investir outre mesure. Bien au-delà en tout cas des exigences de la hiérarchie, et parfois jusqu’aux frontières du burn-out.

Deux types d’explications sont généralement avancés pour comprendre de quel carburant se chauffent les cinglés du boulot.

D’ordre psychologique d’abord. Des motivations «intérieures» pousseraient ainsi certains employés à en faire plus que les autres, «à travailler plus sans que cela leur soit demandé», explique la psychanalyste Clothilde Lalanne sur le site Rue89.com.

Et de citer parmi ces raisons intérieures qui conduiraient au stakhanovisme les besoins «d’acquérir de l’amour», d’être «le chouchou comme dans la fratrie ou comme à l’école», de «faire comme leur père, qui a toujours beaucoup travaillé», bref de «reproduire un schéma familial».

Une tendance au masochisme n’est pas non plus à exclure, avec la volonté inconsciente de «se faire du mal, de ne pas se respecter, au détriment de la vie personnelle, du sommeil, de la santé».

Des causes ensuite extérieures sont invoquées pour expliquer le zèle au travail. Ou plutôt une grande cause extérieure: un management de plus en plus culpabilisant, crise aidant. La hiérarchie saura faire sentir que par les temps qui courent, ou plutôt qui stagnent, posséder un emploi représente déjà un sacré privilège, qu’il convient de mériter. Des pratiques comme les évaluations quantitatives, la traque aux temps morts, la mise en concurrence des salariés entre eux, semblent s’inscrire dans cette stratégie de culpabilisation. Dont le but paraît clair: que le salarié en fasse plus, de lui-même.

Epuisement total: le danger guette

Sauf que, explique le sociologue Marc Loriol, auteur de Je stresse donc je suis, l’employé sous pression «afin de se protéger d’un épuisement total» va peu à peu «se désinvestir de son travail».

Toute la difficulté selon Loriol consisterait à trouver «la juste distance entre trop et trop peu d’investissement, trop et trop peu d’engagement». Pas facile, car comment répondre à cette question: «Qu’est-ce que s’investir suffisamment pour être un bon salarié qui ne s’épuise pas mais peut continuer à être fier de son travail?»

Enfin, certains évoquent l’émergence depuis une dizaine d’années d’une nouvelle génération de jeunes travailleurs, qui ne s’embarrassent pas de ce genre de dilemmes, ayant intégré, plus que leurs aînés, la «pression globale».

Des éléments prêts à finir à point d’heures, à jouer les Shiva – à effectuer plusieurs tâches en même temps, là aussi sans qu’on le leur demande. Ce qui nous conduirait à cet autre proverbe: «Ce n’est pas parce qu’on est entouré d’ânes qu’on doit se mettre à braire.»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Getty Images,