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13 mai 2013

Lorsque le peuple se mobilise

Qu’elles s’opposent à la construction d’une tour dans leur commune ou se battent pour éviter l’isolement de leur région, les associations citoyennes se multiplient aux quatre coins du pays. Avec un même objectif: faire plier les autorités. Un collectif genevois raconte son combat pour protéger son quartier.

Astrid Stierlin, Morten Gisselbaek et Marsel Perrin Riondel posent derrière la gare de Cornavin
Astrid Stierlin, Morten Gisselbaek et Marsel Perrin Riondel, trois des membres fondateurs du collectif qui milite pour le maintien d’un quartier à Genève. (Photo: Nicolas Righetti/Rezo)

«Qui a envie de prendre le PV?» «Envie, non, mais je vais le faire...» «Pour l’ordre du jour, j’ai déjà noté quelques points à aborder, mais l’un de vous a-t-il quelque chose à ajouter?» Ils sont une quinzaine aujourd’hui à s’être réunis, comme chaque lundi, dans une salle mal chauffée du quartier des Grottes à Genève. Si certains ont le verbe plus facile que d’autres, point de leader déclaré parmi eux. Ils fonctionnent en démocratie. Et si leur organisation peut sembler un brin chaotique, si, durant la soirée, de nombreuses plaisanteries vont fuser, rires à la clé, leur propos n’en est pas moins sérieux pour autant.

Car l’enjeu est de taille: voilà en effet quelques années que les membres du Collectif 500 mènent une lutte acharnée contre les CFF et leur projet d’agrandissement de la gare Cornavin. Projet qui impliquerait la création de nouvelles voies et, incidemment, la destruction de plus de 350 logements et de nombreux commerces des Grottes. Environ 750 habitants et quelque 260 emplois seraient menacés. «Pour certains d’entre nous, qui non seulement vivent mais travaillent aussi dans le secteur, le bouleversement serait radical, souligne Morten Gisselbaek, 57 ans, qui perdrait dans l’affaire son bureau d’architecte et l’appartement qu’il partage avec son épouse et leurs deux enfants.

«Même si j’ai beaucoup voyagé, je suis toujours revenue»

Même son de cloche pour Marsel Perrin Riondel, 55 ans, résident et artisan-ferronnier, et Astrid Stierlin, 56 ans, responsable des activités pédagogiques aux ateliers d’ethnomusicologie, une association culturelle qui a depuis belle lurette élu domicile ici. «Pour ma part, j’ai grandi dans le quartier, raconte-t-elle. J’y suis arrivée à l’âge de 3 ans et demi et même si j’ai beaucoup voyagé, beaucoup passé de temps à l’étranger, je suis toujours revenue.» Tous trois font partie des membres fondateurs du collectif qui vient de lancer une initiative populaire cantonale «Pour une extension souterraine de la gare».

Car s’ils refusent la solution avancée par les CFF, ils ne s’opposent pas au développement de Cornavin et des transports en commun. Ils ont donc proposé une variante souterraine du projet qui aurait entre autres le net avantage d’épargner leurs logements, tout en prenant en compte le futur déploiement du trafic ferroviaire.

Leurs armes pour se faire entendre? La force populaire. Et le puissant sentiment d’identité qui règne dans ce quartier à forte densité de coopératives, d’associations socioculturelles, d’ateliers. Chacun apportant d’une façon ou d’une autre sa pierre à l’édifice. A l’image de l’espace autogéré 10bis, mettant à disposition ses locaux pour une fête qui aidera le collectif à récolter des fonds. Ou encore du groupe de reggae Najavibes, qui prépare actuellement un clip pour «propager de manière plus large le message par le biais des nouveaux médias», explique le chanteur Léo Marin, 25 ans, coordonnateur du projet. «S’ils n’assistent pas à toutes les réunions, les jeunes n’hésitent pas à s’impliquer à leur manière», confirme Marsel Perrin Riondel. Ainsi, le photographe Max Jacot a réalisé une série de portraits des habitants et commerçants des Grottes, immortalisant des tranches de vie et sensibilisant le public à leur combat sous la forme d’une exposition aux Bains des Pâquis.

Le verdict tombera dans un mois

De son côté, le noyau dur du collectif s’active pour obtenir le soutien des autorités et des partis politiques, et apporter le débat sur la scène publique. Un travail de longue haleine, puisqu’il a débuté en 2009, lorsque les habitants du quartier ont eu vent du projet des CFF. Souvent «confrontés au silence assourdissant» de leurs interlocuteurs, ils ont tout de même réussi à faire entendre leur voix. Leur solution souterraine fait actuellement l’objet d’une expertise visant à la comparer à la variante de l’ancienne régie fédérale, en termes de coûts et de faisabilité. Le verdict sera rendu en juin et une décision prise en conséquence.

Bien souvent, les opposants proposent des alternatives de qualité.

En attendant, le Collectif 500 a lancé en avril son initiative, «afin que l’avenir de la gare ne soit pas uniquement déterminé par un groupe de techniciens, et que la parole soit également donnée aux citoyens», explique Morten Gisselbaek. Ils espèrent récolter dans les temps leurs 10 000 signatures, et même plus encore, en investissant le terrain, profitant de chaque fête de quartier, pour mieux se faire connaître. Leur slogan? «On lâchera rien!»

Un collectif né sous le coup de l’émotion

De g. à dr.: Robin Erard, Armin Kapetanovic 
et Yann Dubois, du collectif «Le haut veut vivre!». Photo: Matthieu Spohn.
De g. à dr.: Robin Erard, Armin Kapetanovic 
et Yann Dubois, du collectif «Le haut veut vivre!». Photo: Matthieu Spohn.

«Le haut veut vivre!» Difficile de trouver un nom plus éloquent pour ce collectif créé en automne 2012 à La Chaux-de-Fonds. Son instigateur, Robin Erard, 30 ans, assure toutefois que c’est avant tout pour la cohésion du canton de Neuchâtel qu’il entend œuvrer.

Le déclencheur? Le rejet en septembre du projet TransRun, visant à relier plus rapidement le Haut et le Bas «Avec un copain, nous étions descendus à Neuchâtel pour suivre les résultats, raconte le jeune réalisateur. Nous avons été atterrés. En rentrant chez moi, sous le coup de l’émotion, j’ai créé une page Facebook pour exprimer ma déception.» En une soirée, la page attire de nombreux «Like». Motivés par cette émulation, Robin Erard et quelques amis, dont le pharmacien Armin Kapetanovic, 35 ans, et l’assistant- doctorant à l’EPFL Yann Dubois, 26 ans, décident de monter un collectif et très rapidement naît l’idée de lancer une initiative «Pour une liaison ferroviaire rapide entre le Haut et le Bas». «Nous voulions à tout prix éviter le rafistolage que l’on nous proposait, à savoir une simple rénovation de la ligne existante», explique Armin Kapetanovic. La première signature sera recueillie un mois jour pour jour après l’échec du TransRun. Une démarche symbolique, comme le sera celle d’organiser la première conférence de presse du collectif dans le petit train touristique du Locle, un moyen de locomotion connu pour sa… lenteur!

Jouissant d’un grand soutien populaire, le collectif atteint en moins de cinq mois son but et l’initiative est déposée en mars dernier. «Cela nous a permis d’obtenir une place au sein du groupe de travail «post-TransRun» mis sur pied par le gouvernement», se réjouit Robin Erard.

En parallèle, «Le haut veut vivre» s’est attaqué à d’autres dossiers «chauds» du canton, comme celui de la réforme hospitalière.

Les citoyens montent au front

La région lausannoise a vu émerger au cours de ces derniers mois de nombreux mouvements citoyens contre les projets de densification et d’urbanisation. -L’association «Demain Bussigny»- a obtenu gain de cause, puisque son référendum contre la construction d’une tour de 19 étages a remporté près de 60% des suffrages en septembre dernier. Le projet a dû être enterré.

A Fribourg, c’est la fermeture annoncée du pont de Zähringen au trafic qui a suscité l’ire d’une partie de la population. L’association des amis de Bourguillon, un hameau voisin, a notamment déposé un recours auprès du Tribunal fédéral, craignant un isolement encore plus grand de leur quartier.

Enfin, quel que soit le canton, les projets de parcs éoliens sont souvent confrontés à l’opposition populaire. Ainsi dans le Gros-de-Vaud, l’association Stop Tous-Vents entend bien empêcher l’implantation d’éoliennes dans les environs. En Valais, l’association pour la protection du paysage dans le coude du Rhône s’oppose au projet de parc éolien du Grand-Chavalard.

Auteur: Tania Araman