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19 avril 2014

Les contes ont la cote

De «La Belle et la Bête» à «La Reine des Neiges», en passant par «Maléfique», bientôt sur les écrans, les histoires qui ont bercé notre enfance ne cessent d’inspirer cinéastes, scénaristes et auteurs de BD. Pourquoi un tel engouement? Réponses d’une sociologue.

Des personnages de contes: le Chat botté, le loup et le petit Chaperon rouge, un nain.

Et si Blanche-Neige et le Prince charmant avaient été privés de leur happy ending? Et si un descendant des frères Grimm, flic aux Etats-Unis, devait soudainement lutter contre les personnages les plus sinistres créés par ses aïeux? Et si depuis des siècles les héros de notre enfance vivaient reclus dans le monde des humains?

Quand il s’agit de revisiter les contes de fées, scénaristes, cinéastes et auteurs de BD rivalisent d’inventivité! Et voilà quelques années que ce monde merveilleux semble particulièrement les inspirer: films, séries télévisées, BD, dessins animés se succèdent en effet à une vitesse folle, faisant la part belle à La Belle et la Bête, La Reine des Neiges ou encore Hansel et Gretel(lire ci-dessous).

Sarah Sepulchre, chargée de cours à l’Observatoire du récit médiatique de l’Université de Louvain.
Sarah Sepulchre, chargée de cours à l’Observatoire du récit médiatique de l’Université de Louvain.

«La fascination actuelle pour cette thématique est évidente, confirme Sarah Sepulchre, sociologue et chargée de cours à l’Observatoire du récit médiatique de l’Université catholique de Louvain en Belgique. Les références se multiplient, même dans les séries télévisées qui ne sont pas spécifiquement consacrées au sujet. Je me souviens notamment d’un épisode de Grey’s Anatomy, dans lequel une patiente assurait avoir connu son fiancé grâce à la chaussure qu’elle avait perdue et qu’il lui avait rapportée.» Un clin d’œil évident à la pantoufle de verre de Cendrillon.

fleurs

«Le phénomène s’explique en partie par le succès du Seigneur des Anneaux, qui a relancé la mode de l’heroic fantasy», relève la sociologue.

Or, le monde merveilleux des contes s’en rapproche. Des univers très différents du nôtre donc, dans lesquels nous aimons nous échapper, nous réfugier, notamment en cette période de crise.

Une certaine nostalgie pour notre enfance

Une autre explication de l’attrait quasi irrésistible que nous éprouvons pour ces récits est à chercher du côté de notre enfance. «Bien souvent, il s’agit des premières histoires que nous avons entendues lorsque nous étions petits, et les dessins animés de Disney des premiers films que nous avons vus, poursuit Sarah Sepulchre. Nous nous en souvenons donc avec une certaine nostalgie. Par ailleurs, les personnages nous sont très familiers et nous avons du plaisir à les retrouver.»

Le Chat botté.

D’où l’intérêt des auteurs à exploiter le filon, les contes de fées ayant souvent fait le tour de la planète sous une forme ou sous une autre. «Les scénaristes de séries télévisées en sont particulièrement friands: cela leur évite de consacrer trop d’épisodes à la présentation de leurs héros (tout le monde ou presque les connaît) et renforce le lien que le public crée immanquablement – davantage que dans les films – avec ces derniers.»

Une histoire qui se déroule toujours selon le même schéma

La sociologue relève en outre l’universalité des thèmes abordés dans ces récits – notamment la lutte du bien contre le mal, chère à la culture populaire – et les codes de construction classiques qu’ils ne manquent pas de suivre: une situation initiale que vient modifier un événement perturbateur, suivi d’une série de péripéties pour arriver au dénouement final. «Autant d’éléments dans lesquels nous nous retrouvons et qui confèrent aux contes un côté rassurant.»

nain.

Enfin, Sarah Sepulchre évoque une raison plus pragmatique à l’exploitation sans fin de ces histoires: voilà belle lurette qu’elles sont tombées dans le domaine public. Elle insiste toutefois sur le fait que les auteurs actuels ne se contentent pas de rabâcher les mêmes rengaines avec des adaptations trop fidèles des écrits de Perrault ou d’Andersen, mais s’amusent plutôt à en dépasser les limites, jouent avec nos références communes, se plaisent à imaginer, comme les auteurs de la série américaine à succès Once Upon A Time (ndlr: Il était une fois), une rencontre inédite entre Blanche-Neige... et le Capitaine Crochet! Car aux personnages des contes classiques viennent parfois se mêler ceux plus «modernes» de Peter Pan ou d’Alice au pays des merveilles. Et la sociologue belge d’applaudir la démarche, qui dénote une grande créativité, déclinable à l’infini...

La Belle au bois dormant et le petit Chaperon rouge.

Ciné, BD, TV: la déferlante des contes de fées

Mais où s’arrêtera-t-on?! Après «Blanche-Neige et le chasseur» en 2012 et «Hansel et Gretel: chasseurs de sorcières» en 2013 – variantes «trash» des classiques – sans oublier le tout récent dessin animé «La Reine des Neiges», très libre adaptation du conte d’Andersen, c’est au tour cette année de «La Belle et la Bête» et «La Belle au bois dormant» de débarquer dans les salles de cinéma: le premier, sorti en début d’année, dans une version frenchie avec Léa Seydoux et Vincent Cassel, le second dans une production Disney prenant le point de vue de la méchante de l’histoire, l’impitoyable Maléfique (prévu pour le mois de mai).

Oiseau.

Et on ne saurait évoquer l’engouement de ces dernières années du cinéma pour les contes de fées sans parler de «Shrek» et de sa vision décalée et détournée des princesses traditionnelles (devenues guerrières en puissance), du Prince charmant ou du Chat botté....

Côté télé, deux séries américaines lancées la même année (en 2011) continuent à tirer leur épingle du jeu. Dans «Once Upon A Time», la méchante belle-mère de Blanche-Neige a lancé un mauvais sort à tous les habitants de la forêt enchantée: les voilà projetés dans notre monde, dans une petite ville du Maine, privés de leurs souvenirs... et de leur happy ending! Parviendront-ils à renverser la balance?

Fleur.

Plus sombre, «Grimm» dépeint le quotidien d’un flic à Portland. En tant que descendant des célèbres frères, il est doté d’un étrange (et encombrant) pouvoir: il décèle la véritable personnalité de certains de ses concitoyens, derrière lesquels se cachent les inquiétants personnages créés par ses aïeux.

Enfin, les bandes dessinées ne sont pas en reste. Dans «Fables», du scénariste américain Bill Willingham, les héros de contes de fées se retrouvent eux aussi confrontés à notre monde et on y retrouve notamment un grand méchant loup repenti, et une Blanche-Neige pas si pure que ça... Quant à la série «A l’origine des contes», elle se plaît à raconter l’histoire de ceux qui auraient inspiré les personnages du Petit Chaperon rouge, de Barbe bleue ou encore de Pinocchio...

Plus d’actu sur les adaptations des contes de fées www.madmoizelle.com/motsclefs/conte-de-fee

© Migros Magazine – Tania Araman

Le chat botté, Cendrillon.

Auteur: Tania Araman

Photographe: Christian Lindemann (illustration)