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12 octobre 2015

Les déchets? Toute une histoire

Dans le Lötschental (VS), l’ethnologue Werner Bellwald a rassemblé des objets récoltés depuis plus de vingt ans à la déchetterie de la vallée. Un musée entre superflu et nostalgie.

Le musée de Werner Bellwald est aussi une invitation à réfléchir sur notre mode de consommation.
Le musée de Werner Bellwald est aussi une invitation à réfléchir sur notre mode de consommation.

«Certains dans la vallée disent que, quand je serai mort, tout repartira à la poubelle.» Tout? Les objets divers et bizarres que l’ethnologue Werner Bellwald recueille depuis plus de vingt ans dans la déchetterie du Lötschental (VS), la mythique vallée haut-valaisanne dont il est originaire. Tout a commencé par une lampe à huile en pierre ollaire, de la taille d’un paquet de cigarettes, «qu’on utilisait quand il n’y avait ni pétrole, ni électricité, ni bougie» et trouvée là par hasard. «Je me suis dit, il y a des antiquités là-dedans, il faut que j’y aille régulièrement.» La déchetterie se résumait à des grands tas d’objets empilés, de 3-4 mètres de haut, qui finissaient par être brûlés.

C’était aussi fascinant qu’un marché aux puces.»

Petit à petit, Werner Bellwald entasse des objets d’abord dans une mansarde chez ses grands-parents, puis dans une grange-écurie, qui déborde à son tour. Il y a sept ans, il hérite de la maison d’un de ses oncles cordonnier, apiculteur et sculpteur de masques, dans le hameau de Ried (VS). «Un bâtiment des années 60, difficile à transformer, et qui était lui-même une sorte de déchet. «Bref, l’endroit adéquat pour créer un ‹musée des déchets›, sur deux étages. L’ouverture a lieu en 2010, et les visites «guidées et personnelles» se font sur demande.

Chacun peut retrouver quelque chose, qu’il aura vu chez ses parents ou dans ses propres souvenirs.» Un visiteur a reconnu par exemple un des premiers téléphones portables Motorola du début des années 90: «Il m’a dit: c’était mon premier natel, je l’avais payé 6000 francs, une année après il ne coûtait plus que 3000...»

Pour autant, distraire et amuser n’est pas la seule fonction du musée des déchets: «Une dame m’a raconté que, depuis qu’elle l’avait visité, elle se demandait à chaque fois, au moment de jeter quelque chose, si elle ne devait pas plutôt le garder, le réparer ou simplement s’en contenter, au lieu de le remplacer par un autre.» Pour Werner Bellwald, son bric-à-brac représente «un miroir et un mirage de ce que nous sommes, une société de consommateurs certes, mais surtout une société de jeteurs. On ne garde plus rien, jamais l’être humain, à aucune époque, n’a eu autant d’objets autour de lui. Chacun d’entre nous a sur lui une dizaine voire une vingtaine d’objets.»

Du missel à l’horloge d’un clocher

Au premier étage du musée, le salon rassemble des déchets à caractère... religieux. Des croix de cimetières (lire encadré), des missels, des tuyaux d’orgue, une porte de confessionnal, l’horloge d’un clocher. Des statuettes, aussi, de la sainte Famille, ou d’angelots, certains sans tête ou sans bras.

Ce qui se passe en général, explique l’ethnologue, c’est que les gens, lors du décès d’un parent, héritent de l’appartement, veulent le rénover et commencent donc par le vider. Werner Bellwald raconte aussi que la déchetterie peut se révéler une grande leçon de modestie. N’a-t-il pas trouvé un jour, dans le container des objets à brûler, une grande carte des habitations de la vallée, classées selon leur date de construction, du XVe au XXIe siècle, provenant d’un travail qu’il avait réalisé lui-même il y a quelques années.

Après les objets religieux, viennent des rangées de channes, gobelets et coupes offerts ou gagnés lors de mariages, de compétitions sportives, de jubilés professionnels, voire militaires, avec à chaque fois des dédicaces gravées. «Ce sont des objets personnels dont on imagine qu’ils nous tiennent à cœur, mais qui disparaissent aussi, comme les objets religieux.» Suivent des aspirateurs, un dentier, le portrait du général Guisan, des disques d’Ivan Rebroff, des emballages de toutes sortes, bidons et boîtes en fer-blanc remplies de trésors – épingles, boutons, rubans. «C’étaient des contenants qu’on ne jetait pas, qui étaient réutilisés.»

Dans la dernière pièce du premier étage, voici «le royaume des femmes, tout ce qui concernait la cuisine»: tasses, pots, cafetières, vieilles casseroles noircies (lire encadré). A côté, des moulins à café déroulent leur propre histoire: le vieux moulin à manivelle, puis le moulin électrique, puis, «comme toujours dans nos sociétés, après le progrès vient la mode rétro» et revoici donc le moulin à manivelle, mais neuf et décoré de peintures paysannes, «dans un terrifiant style de romantisme agraire».

Werner Bellwald présente le deuxième étage comme «une caverne d’Ali Baba. Un harmonium pourra y côtoyer une bonbonne d’eau-de-vie, une caissette à journaux estampillée Blick, des outils agricoles en pagaille ou quelques sabres. Dont l’un aurait appartenu à un mercenaire suisse au service du roi de Naples (I) contre les mouvements révolutionnaires, avec une date gravée sur la lame: 1843. On y trouvera aussi des téléphones portables de toute époque, à une exception: «Je n’ai pas encore trouvé de smartphone.» Des lampes, aussi, de la lampe à huile au spot du géant suédois de l’ameublement, «cent cinquante ans d’histoire de l’éclairage». Un snowboard également, avec, posé tout à côté, un objet de même forme mais en bois et qui servait à transporter le foin des alpages au village, en le faisant glisser sur la neige:

On est souvent moins innovateurs qu’on croit.»

L’ethnologue ne sait pas combien d’objets compte son musée. «J’essaie de retracer l’histoire de chaque chose, mais c’est impossible pour tous. Parfois, ce sont les visiteurs qui m’aident à identifier ou contextualiser un objet. Parfois je retrouve son propriétaire.»

Ce que montre aussi un tel musée, estime son fondateur, avec des objets souvent très beaux mais néanmoins jetés aux ordures, c’est que

nous sommes une société de luxe, de superflu. Nos grands-parents n’avaient pas l’occasion de jeter autant, c’était la misère dans ces vallées, on travaillait jour et nuit pour survivre à peine, on était bien content quand on pouvait émigrer. A cette époque-là évidemment, on ne jetait rien, le peu qu’on avait, on l’utilisait.»

Pour illustrer son propos, Werner Bellwald montre une rangée de faux et plus loin, comment usés, ces instruments étaient transformés en des outils plus petits et d’un autre usage, comme des hachoirs à paille.

Ceux qui imaginent qu’il suffira «de trois ou quatre camions pour tout ramener à la déchetterie» quand Werner Bellwald ne sera plus là risquent d’être déçus: «J’ai créé une fondation et acheté la parcelle à côté pour agrandir le musée.»

Le musée de Ried se visite sur demande par mail à: werner.bellwald@kulturexpo.ch Ouvert de mai à octobre.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Isabelle Favre