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15 octobre 2012

Les Dents-du-Midi en point de mire

De Mex à Salanfe par le col du Jorat: une rando tout en sueur et en émerveillement sur les traces du mythique Tour des Dents-du-Midi.

Deux promeneurs dans la region des dents du midi
Il faut 
compter 
environ cinq heures et demie pour 
effectuer 
le parcours.

Mieux vaut le savoir: l’itinéraire qui monte de Mex à l’Auberge de Salanfe est l’une des étapes les plus difficiles du Tour des Dents-du-Midi. «Mille mètres de dénivelé, c’est une barrière psychologique dans la tête des gens!» sourit Alex Gex, accompagnateur de montagne, 35 ans, qui connaît le tour comme sa poche et ne s’en lasse pas. «C’est toujours magique, chaque fois différent. Je dis même bonjour aux cailloux que je reconnais!»

Un four à pain toujours en activité

«Pollux», le boulanger du village, officie dans le four à pain encore en activité.
«Pollux», le boulanger du village, officie dans le four à pain encore en activité.

Mais avant d’attaquer la montée et histoire de se mettre en jambes, un coup d’œil au village de Mex s’impose. Village cul-de-sac, adossé à une ancienne carrière d’ardoise, avec ses siècles d’histoire, ses fenêtres farcies de fleurs, ses 150 habitants, son four à pain toujours en activité, grâce au jovial boulanger rebaptisé Pollux. Avec le massif des Gagneries en toile de fond, le lieu invite à la flânerie.

Sûr qu’Alex Gex connaît la région comme son premier coffre à jouets. Puisqu’il a appris à marcher dans la rue en pente qui mène à l’église et que, à 12 ans déjà, il mettait dans sa poche la Cime-de-l’Est, appelée aussi le Cervin du Bas-Valais. Son grand-père tenait l’auberge de l’Armailli, où il fait toujours bon se restaurer, voire loger, avant de reprendre la route. La balade peut alors commencer, comme un songe tout en vert, en pente douce et goudronnée, sous les toisons anisées des chênes, bouleaux, et autres feuillus qui abritaient autrefois, paraît-il, une étrange vouivre. On s’échappe du village, en frôlant le torrent du Moulin, par l’ancienne voie de chemin de fer. Celle-là même qui servait à acheminer les matériaux pour la consolidation d’un autre torrent: l’impétueux St-Barthélemy qui fend la vallée en deux. Des eaux fortes, charriant les éboulis du massif argileux et schisteux des Gagneries, pas stable pour un sou, qui s’est plusieurs fois écroulé jusqu’en plaine. «Ce sont les catastrophes naturelles qui ont sauvé le village», aime à dire Alex Gex. Puisqu’il a fallu consolider, canaliser, dompter, dans les années 30 déjà, cette zone instable. Cinq ouvrages de béton, comme d’immenses escaliers, ont été dressés pour freiner la rage de l’eau. Que l’on traverse aujourd’hui sur deux planches de fortune.

Et soudain, le chemin s’enfonce dans la forêt

«On va bientôt quitter le goudron pour s’enfoncer dans la sauvagerie des Dents-du-Midi», plaisante Alex Gex. Effectivement, le chemin se met à serpenter à travers la forêt, en version longue ou en version courte, un raccourci qui préfère la ligne droite.

Le village de Mex, départ de la balade, invite à la flânerie.
Le village de Mex, départ de la balade, invite à la flânerie.

Une fois franchis les derniers pâturages, dépassés les derniers aulnes, mélèzes, arolles de la Dent-du-Salantin, avec ses massifs rougeauds de myrtilliers, on prend de la hauteur. On laisse derrière soi, de l’autre côté de la vallée, les coulées vertes de l’alpage de L’Au de Mex, avec ses toits enfoncés dans le sol, tandis qu’on s’avance toujours plus sous les calcaires tricolores des Gagneries, déchiquetés, torturés, aux airs de canyon de l’Ouest américain. La Vierge au premier plan, trop friable, est désormais délivrée de l’assaut des piolets.

Un lieu splendide chargé d’histoire

Alex Gex, accompagnateur de montagne, ne se lasse pas de faire le tour des Dents-du-Midi: «C’est à chaque fois différent.»
Alex Gex, accompagnateur de montagne, ne se lasse pas de faire le tour des Dents-du-Midi: «C’est à chaque fois différent.»

La montée au col du Jorat se fait plus minérale, avec une enfilade de lacets sans fin. Mais quand on y arrive, tout le panorama se déplie d’un seul coup. «Le col du Jorat, c’est toute l’histoire des Alpes. Quand on est là, on a le pied gauche à 300 millions d’années et le droit à 150 millions! On est à la frontière du gneiss, le socle cristallin de la Pangée, et des calcaires plus récents formés par la mer.» Mais surtout, s’étend sous les yeux, le cirque de Salanfe avec son lac verni d’un bleu laiteux, pris en étau entre un barrage et la Tour-Sallière. «C’est toute une histoire qui s’est noyée là. Puisque la construction du barrage, dans les années 1950, a englouti tous les mayens qui se trouvaient à cet endroit», explique l’accompagnateur de montagne. Mais le lac n’a jamais atteint le volume escompté. Le sol calcaire et poreux, même après des travaux d’étanchéité et des injections de béton, continue de laisser filer l’eau comme une baignoire percée. «L’eau descend à 1000 m de profondeur, glisse sur les pentes souterraines, se charge en minéraux et rejaillit par des fractures dans le val d’Illiez. Ce qui explique la présence des bains thermaux!»

Les Dents-du-Midi et leurs sept couronnes

En trente minutes, on a quitté le col et rejoint l’Auberge de Salanfe, ancienne arrivée du téléphérique. Aujourd’hui accueillant un gîte avec sa carte variée et ses dortoirs (ouvert du 2 juin au 7 octobre). Ce n’est que depuis le bord du lac que l’on voit enfin les Dents-du-Midi en entier, les sept couronnes, de la Haute- Cime à la Cime-de-l’Est, avec le glacier de Plan-Névé.

Pour moi, chaque tour des Dents-du-Midi est magique.
 – Alex Gex

Difficile de s’arracher à l’aimant du lac, à l’accolade des sommets, d’ailleurs lieu de tournage de quelques scènes du film Les loups entre eux de José Giovanni, avec Claude Brasseur et Jean-Hugues Anglade en 1985. Mais la descente par la vallée de Van n’est pas sans intérêt non plus. On file sous le barrage par un sentier qui ressemble à un éboulis à peine arrangé, marches de géants, escaliers métalliques, nœuds de racines et tapis d’aiguilles. Changement de décor, on est là dans le gneiss moussu, au milieu des fougères rousses, des rhodos et des sorbiers d’or, avec en fond sonore les beuglements du cerf en rut. Ne reste qu’à suivre la Salanfe, qui deviendra plus tard la fameuse Pissevache en se jetant violemment dans le Rhône. En nonante minutes, on a rejoint le camping de Van- d’en-Haut et l’espoir de trouver un car postal.

Auteur: Patricia Brambilla