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8 octobre 2012

«Les employeurs ont d’énormes progrès à faire»

Comment concilier vie de famille et vie professionnelle? Après plusieurs années passées à coacher parents et entreprises, Nadene Canning publie un ouvrage didactique sur la question. Le but: aider les familles à atteindre le fameux équilibre.

Nadene Canning
«Les jeunes mères restent trop souvent frustrées.» Nadene Canning

«Pouvoir choisir sans subir», c’est ce que vous énoncez en préambule de votre livre. Un sacré défi dans notre société actuelle. N’est-ce pas un peu utopique?

Je ne crois pas. Vous savez, les gens, et dans ce cas précis les parents, ne réalisent souvent pas qu’ils subissent. Il y a le poids de tellement de choses qui ne sont pas dites mais vécues implicitement! C’est souvent en parlant de leur vie, en faisant le point, qu’ils réalisent qu’ils n’en sont pas réellement maître. Pour que cette prise de conscience ait lieu, il faut en parler avec des professionnels, car les personnes de l’entourage proche projettent avant tout leur vécu et leurs envies.

Comment avez-vous fait pour concilier vie de famille et carrière professionnelle? Vous travailliez à 100%?

Oui, car j’étais assez ambitieuse et j’avais des objectifs clairs: je voulais diriger une entreprise à 30 ans. J’avais l’énergie de tout concilier et, surtout, j’avais l’envie. Quand mes filles sont nées, je dirigeais une PME et je n’avais pas envie de devoir choisir, de me dire, c’est soit l’un soit l’autre. C’était inconcevable. J’ai toujours discuté avec mes différents partenaires, mon époux, mon employeur, mon équipe. Et nous étions en permanence en train d’ajuster les choses pour rendre le système viable.

Au fond, vous nous dites que l’on peut très bien être une femme et une mère épanouie en s’occupant des enfants et en travaillant à plein temps.

Non, soyons clairs, je trouvais des personnes compétentes qui s’occupaient de mes enfants, car j’étais très souvent en déplacement. En dix ans, j’ai eu douze jeunes filles au pair ou mamans de jour. En 2001, je me suis dit que j’avais besoin de davantage de flexibilité, que je ne voulais plus que l’on m’impose quoi que ce soit. Surtout, je voulais apporter mes idées et voir si je pouvais être plus efficace en tant qu’indépendante. J’ai créé un bureau à la maison et lancé ma propre entreprise. Résultat: mon niveau de productivité a triplé. Dans le même temps, j’étais beaucoup plus présente pour participer à la vie active de mes filles.

Nadene Canning.
Nadene Canning a publié un livre pour aider les familles à mieux concilier vie privée et professionnelle.

Regrettez-vous ces années où vous n’étiez pas vraiment là?

Les séparations étaient très difficiles, car je voyageais énormément, et je m’absentais parfois jusqu’à deux semaines. Le point positif, c’est que leur papa a développé sa propre dynamique avec nos deux filles. Ce n’était pas la mienne, mais ce n’était pas moins bien. C’est une chose que j’ai comprise avec le temps.

Quels conseils donneriez-vous à une jeune maman qui désire reprendre une activité professionnelle?

«Go for it!» (Allez-y!). Très souvent les jeunes mères se posent trop de questions, se disent que financièrement cela ne vaut pas la peine et finissent par baisser les bras. Au final, elles restent très frustrées alors qu’elles ont énormément de ressources et de compétences.

L’aspect financier est peut-être trop souvent décisif, mais il est essentiel…

Je comprends que cela fasse partie des discussions, mais je trouve dommage que ce soit l’élément qui pèse le plus lourd. Quelque part, cela signifie que les besoins de la personne qui décide de réduire ou d’abandonner son activité professionnelle ne sont pas pris en compte. Sur le long terme, la contribution financière finira par pénaliser cette dernière au moment de sa retraite. Il faut vraiment avoir cela à l’esprit et prendre le temps de considérer cet aspect.

Dans la grande majorité des cas, ce sont les femmes qui réduisent leur temps de travail. Les mentalités ont visiblement de la peine à évoluer.

Oui, car elles ont envie de voir leurs enfants grandir, mais les enfants ont besoin de leurs deux parents. C’est toujours difficile de se dire qu’il faut faire un choix: ce que je trouve dommage, c’est que la mentalité actuelle oblige à choisir: c’est «ou bien ou bien», et non pas «et puis et puis».

Mais il n’est pas évident de tout obtenir.

Il y a mille types de possibilités. Certains couples peuvent décider de réduire chacun leur temps de travail, d’autres que l’un des deux reste à la maison. Il appartient vraiment à chacun de voir ce qui lui convient le mieux. Il faut aussi avoir à l’esprit que rien n’est définitif: une solution trouvée un jour n’est pas forcément valide quelques mois plus tard, il faut sans cesse réajuster. Et il faut surtout avoir la possibilité d’être entendu par son employeur. Et c’est là qu’aujourd’hui il y a vraiment d’énormes progrès à faire. Certains secteurs, comme le public et en partie les PME, l’ont très bien compris.

Pour certaines personnes, travailler à 80% et élever deux enfants, c’est cela l’équilibre!

Comment atteindre ce fameux équilibre dont vous parlez quand on travaille à 80%, qu’on élève deux enfants et que l’on s’occupe des tâches domestiques?

L’équilibre ne signifie pas «se la couler douce» mais faire des choix qui convien-nent à chacun et chacune et être capable de les reconsidérer si besoin est. Pour certaines personnes, travailler à 80% et élever deux enfants, c’est cela l’équilibre.

Les femmes en font pourtant toujours plus que les hommes à la maison.

Cela dépend. Certaines femmes ont beaucoup de peine à laisser faire, à accepter que l’autre se charge d’une tâche et que ce ne soit pas forcément comme elles l’auraient voulu. C’est souvent ça le problème… Comment inclure sans exclure.

Les femmes sont donc trop exigeantes?

Pas uniquement les femmes, c’est toute la société qui prône un perfectionnisme dans tous les domaines. Cette manie que tout soit en permanence parfait, c’est juste impossible! On a besoin de réapprendre la tolérance et l’écoute.

On parle rarement des hommes: ils n’ont donc aucun problème à concilier vie de famille et vie professionnelle?

Du moment où l’on décide ensemble de fonder une famille, la discussion est ouverte: comment envisager ce changement? Il est essentiel d’être au clair par rapport à cela. Est-ce que l’on veut être papa tous les soirs, s’occuper de ses enfants, ou plutôt faire passer sa carrière au premier plan parce que c’est cela qui m’apporte la reconnaissance dont j’ai besoin. Très souvent ces questions forment un gros nœud difficile à démêler. Est-ce que les hommes arrivent à concilier vie de famille et travail mieux que les femmes? Je ne sais pas, mais il est certain que si les choses ne sont pas clarifiées dès le départ, on finit rapidement par se lancer des piques et éprouver de la rancune envers son ou sa partenaire.

L’idée que travailler à temps partiel, c’est renoncer à faire carrière, est encore très répandue chez les employeurs comme chez les employés.

Oui, mais il faut dire que beaucoup de femmes se voient proposer des postes moins intéressants lorsqu’elles demandent à réduire leur temps de travail. Il est essentiel de planifier le congé maternité et le retour au travail avec son partenaire et son employeur. Quand cela n’est pas possible, certaines d’entre elles, car il s’agit surtout de femmes, décident de se mettre à leur compte. On le voit avec le phénomène des mompreneurs (ndlr: des femmes qui concilient rôle de mère et d’entrepreneur, souvent en lien avec leur maternité et l’e-commerce).

Certaines entreprises sont toutefois plus souples. Quel bénéfice retirent-elles de tous ces temps partiels?

Ces entreprises ont compris que cela coûte très cher de perdre un ou une employée dont les compétences sont évidentes. Engager quelqu’un pour le remplacer, former cette personne est une perte de temps. Peut-être qu’au niveau des charges, avoir un seul employé au lieu de deux est plus avantageux au départ, mais à la longue, beaucoup d’entreprises qui pratiquent le jobsharing (partage de poste) reconnaissent que ce système amène davantage d’engagement de la part des employés.

Comment doit évoluer la façon de travailler des parents? Le télétravail est-il l’avenir des entreprises?

L’important est avant tout la flexibilité. Cela peut se traduire par le télétravail, un jobsharing, un horaire libre ou une annualisation du temps de travail. Les entreprises doivent comprendre qu’une des manières pour pouvoir bien gérer son avenir, c’est la gestion de projet à l’aide d’objectifs. Les employés ont des tâches à accomplir, peu importe l’endroit depuis lequel ils le font. Il n’y a pas besoin d’être assis dans un bureau de 8 heures à 18 heures pour faire son travail, c’est une dynamique de contrôle qui ne stimule pas la créativité. Beaucoup d’entreprises ont du mal à le comprendre et à mettre en place une culture et des mesures pour modifier cette dynamique.

Pourtant, travailler au bureau ou dans les locaux de son entreprise est encore le modèle de référence.

Cela dépend des entreprises. Il est clair que si on est caissière ou ouvrier sur un chantier, souvent on ne peut pas faire autrement. Mais certaines ont vraiment compris l’intérêt d’une plus grande flexibilité pour leurs employés et s’ouvrent à d’autres modèles.

Que pensez-vous des entreprises qui disposent de crèches, de centres de fitness sur le lieu de travail. Est-ce cela concilier vie familiale et vie professionnelle?

Ça peut être extraordinaire, car les parents ont la possibilité de voir leurs enfants durant la journée. Mais tout le monde a-t-il envie de déposer ses enfants à 7 heures du matin et de les reprendre à 7 heures le soir? Il revient à chacun de décider ce qu’il désire comme modèle de vie. C’est pour cela qu’il est extrêmement important d’écouter son rythme.

Mais les parents comme les enfants sont contraints de se plier aux règles du système.

Est-on vraiment obligé? Je pense que nous sommes d’abord acteurs du système, de nos choix, et qu’il est tout à fait possible de vivre avec ces derniers. Mais cela demande de prendre ses responsabilités. C’est aussi aux hommes et aux femmes d’aller voir leur patron et de proposer un mode de fonctionnement.

Si vous n’aviez qu’un seul conseil à donner aux jeunes parents, ce serait lequel ?

Discutez ouvertement de tout!

«La force de l’équilibre, vie familiale, vie professionnelle», Nadene Canning et Aurore Bui, Ed. Saint-Augustin.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Mathieu Rod