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25 mars 2013

Les enfants et les grandes questions de la vie

Pour la psychanalyste Nicole Prieur, les interrogations des plus petits constituent un terreau philosophique qu’il faut féconder par le dialogue.

Dessin d'un enfant au bord de la mer qui se pose des questions sur l'état d'âme des vagues, alors que son papa voudrait juste lui acheter une glace.
Parfois ce sont les enfants qui poussent leur parents à la réflexion.

Partager avec nos enfants les grandes questions de la vie? Pas pour leur faire prendre de l’avance sur d’éventuelles études de philosophie, mais parce qu’à travers leurs interrogations, souvent naïves, les enfants possèdent «une prodigieuse aptitude naturelle à philosopher». Convaincue, la psychanalyste et thérapeute familiale française Nicole Prieur est aussi philosophe de formation.

«Quand on a tout compris, il n’y a plus qu’à mourir»
– Hegel

Elle se sert ici de cette discipline pour rappeler que les plus grands penseurs, du «tabula rasa» de Descartes à Hegel qui voulait «tout reprendre à zéro», ont souvent pris un regard enfantin sur le monde pour mieux le penser.

D’autre part, note Nicole Prieur, «il est temps de reconnaître l’apport inégalable de la philosophie dans la construction d’un individu»: si la psychologie apporte des réponses aux besoins des enfants, «l’art de la sagesse» interroge les certitudes souvent considérées comme réductrices; et familiarise avec les questions sans réponses. Un peu comme celles des enfants, avec l’idée que «le mystère reste la condition même du réel».

Les bases de la responsabilité

Entrer comme un jeu dans ce questionnement de l’enfant, l’aider à le formuler comme à le rendre fécond, contribuera au devenir «d’hommes et de femmes responsables vis-à-vis des autres et d’eux-mêmes, aptes à participer à une réflexion politique au sens noble du terme, grâce à une liberté réfléchie et à une altérité féconde». Comment? En se rappelant d’abord, note Nicole Prieur, qu’un enfant ne doit pas être pris pour un adulte. «Nul besoin, donc, de leçon de morale ou de discours abstraits, c’est tout simplement en suivant leur questionnement naturel, en l’accompagnant de manière astucieuse, qu’on peut aider nos enfants à devenir des êtres sensibles aux autres et solides intérieurement.» Dans un livre, l’auteure met donc en évidence le «contenu philosophique» de quatorze interrogations enfantines parmi les plus courantes chez les petits garçons et les petites filles dès 4 ou 5 ans. Voici quelques-unes de ces interrogations.

La réalité: «C’est pour de vrai ou pour de faux?»

Vrai ou faux est la question à travers laquelle l’enfant cherche à rendre le monde un peu plus intelligible. Se faisant, il touche du doigt, et parfois confond, diverses formes d’appréhension du réel: imagination, croyance, savoir.

«Dans un dialogue philosophique avec lui, on peut l’aider à en faire un usage plus adéquat», ou encore s’il se sent écrasé par l’ampleur de tout ce qu’il devra apprendre en grandissant, le rassurer en lui expliquant que se savoir ignorant est preuve de sagesse, mais que cela stimule aussi l’envie d’apprendre. Face à la croyance, «qui est aussi liberté», il peut apprendre les bases de la tolérance, mais aussi passer progressivement de croyances spontanées à des croyances plus réfléchies.

On mettra à sa disposition du matériel créatif afin qu’il puisse laisser libre cours à son imaginaire. Grâce à des expériences basiques glanées sur le Net, l’enfant constate que le savoir peut aussi se construire dans l’expérimentation et le jeu.

La mort: «Pourquoi grand-papa n’est plus là?»

La mort? L’énigme fondamentale du début et de la fin de notre existence, comme de celle de tout être vivant. Quoi de plus naturel, donc, que le petit dernier se questionne.

A une époque qui cache la mort loin de la vie, l’enfant trouve souvent peu de répondant: les parents craignent de le traumatiser, transformant la fin de la vie en tabou alors même que l’enfant sait pertinemment qu’elle existe. Or, pour Nicole Prieur, il convient plutôt d’écouter, d’accueillir, de ne pas fermer la porte à la discussion. «L’enfant fait souvent appel à l’imaginaire pour se forger ses propres représentations. Il ne faut surtout pas les dénigrer ou les considérer comme dangereuses. On peut expliquer que tout le monde, y compris les adultes, est angoissé face à cette immense question. Et que chacun tente de faire face comme il peut, avec ses propres croyances.» D’où l’importance d’aider l’enfant à se forger ses propres idées.

La vie: «Comment est né le premier arbre?»

Un jour ou l’autre, l’enfant rejoint Leibniz qui s’exclamait: «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?» Il le fait à sa façon, se demandant pourquoi les hommes sont sur terre. A ses questions, «un enfant de 4 ou 5 ans n’attend pas des explications d’une rigueur scientifique inébranlable. Ce dont il a besoin, c’est qu’une parole adulte vienne fixer des limites à cet illimité, donner des repères qui serviront de remparts et de protection face à ce gouffre originel qui semble menacer de l’aspirer.»

Et comme précisément un enfant reste un enfant, la très commune passion pour les dinosaures constitue une bonne manière de se représenter ce qu’il y a de plus ancien. Mais aussi, à travers leur brusque disparition malgré leur force et leur puissance qui les impressionnent, un point d’accroche de leur questionnement sur la vie et la mort.

Puis l’enfant passe du général au particulier. Et s’intéresse à ses propres origines, découvrant «qu’il n’est pas à l’origine de sa propre existence», que la vie lui a préexisté, qu’elle peut donc continuer sans lui.

Bref, «ce qui le fonde est extérieur et antérieur à lui. Il fait ainsi l’expérience de la transcendance». Comme pour la prise de conscience de la mort, cela n’a rien d’évident et le merveilleux se voit appelé à la rescousse pour des réponses sur mesure du type «j’étais dans le cœur de mon papa et de ma maman». Là aussi, autant les écouter et ne pas s’en moquer ou les déconstruire avec des explications scientifiques ou médicales.

L’enfant veut juste «entendre qu’il est né parce que ses parents s’aimaient; qu’il n’est pas né tout à fait par hasard, qu’il y a un projet, un désir derrière l’apparente contingence de sa présence sur terre». Comme pour chaque grande interrogation, Nicole Prieur suggère quelques activités au jour le jour. Ici, elle propose d’aider l’enfant à faire pousser une plante ou de se promener dans la nature pour constater la puissance de la vie.

La liberté: «Pourquoi je ne peux pas faire ce que je veux?»

Etre libre à 5 ou 10 ans, c’est manger des bonbons et regarder la TV au lieu d’aller à l’école. «Evidemment, la liberté du philosophe est assez éloignée de cette conception. Car la vraie liberté, c’est celle qui prend en compte celle des autres, qui se conjugue aussi avec le respect des lois et des devoirs.»

Tout le sel du dialogue philosophique consiste donc à amener l’enfant de l’une à l’autre. Par exemple en expliquant par des exemples simples que les lois constituent avant tout des protections de sa propre liberté. Ou en l’aidant à faire ses choix librement, en posant le pour et le contre. Ou encore en lui faisant comprendre que la liberté a une dimension toute personnelle, que renoncer à taper son petit frère peut le libérer tout comme il a le droit d’avoir d’autres goûts que ses parents.

Au quotidien, un exercice efficace consiste à raisonner avec lui jusqu’à l’absurde: «Si demain tu avais le droit de ne pas aller à l’école, tu ferais quoi? Et le deuxième jour? Et le troisième? Et le trentième?», jusqu’à ce que l’enfant constate à la fois qu’il préfère y retourner pour revoir ses copains. Mais aussi toute l’angoisse que peut représenter une liberté sans limite.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Maret