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27 juin 2016

Les enfants pourront-ils bientôt voter?

Avenir Suisse veut proposer d’accorder le droit de vote dès la naissance afin de mettre un frein à la suprématie des seniors dans le processus décisionnel de notre société. Une solution qui est loin de faire l’unanimité.

Avenir Suisse veut introduire un droit de vote par enfant. Ces derniers ne pourront toutefois pas se rendre aux urnes. (Photo: Keystone)

Faire voter les enfants? Et pourquoi pas! Telle est en tout cas la proposition d’ Avenir Suisse, le laboratoire d’idées de l’économie, soucieux de mettre un frein à la gérontocratie, ou, autrement dit, la suprématie des seniors dans le processus de décision de notre société.

La population helvétique vieillit, c’est un fait. La «faute» à l’allongement de l’espérance de vie et au recul de la fécondité. De 1900 à 2014, la proportion des jeunes de moins de 20 ans a diminué de 40,7 à 20%, tandis que celle des personnes âgées (plus de 64 ans) a progressé de 5,8 à 17,8%. Le quatrième âge (80 ans ou plus) a également vu grossir nettement ses rangs, passant de 0,5 à 5%.

Autre constat: en matière de fréquentation des urnes, les seniors sont beaucoup plus assidus que les moins de 30 ans. Faut-il pour autant octroyer le droit de vote aux enfants dès la naissance afin de renverser la balance et de rendre la parole à la future population active, plus concernée – sur le long terme du moins – par les conséquences des votations?

A en croire les réactions des politiciens de tous bords, l’idée ne fait pas l’unanimité, loin de là! Dans les faits, ce serait bien évidemment les parents qui bénéficieraient de voix supplémentaires: certains y voient donc déjà une prime à l’accouchement et regrettent la pénalisation des célibataires et des couples sans enfants.

Par ailleurs, on peut également se demander comment un tel système fonctionnerait en cas de désaccord politique au sein d’une même famille. Qui détiendrait la voix du fiston: papa ou maman?

«Il s’agit avant tout d’améliorer la sensibilisation à la citoyenneté»

Pascal Sciarini, directeur du département de science politique et relations internationales à l’Université de Genève.

Notre pays entre-t-il vraiment dans l’ère de la gérontocratie?

Le terme est un peu exagéré, même s’il est vrai que la population vieillit et qu’incidemment les seniors sont davantage représentés lors des votations. Le taux de participation dans cette tranche de la population est en effet très élevé, alors que nous constatons un certain abstentionnisme de la part des jeunes.

Ce déséquilibre constitue-t-il un problème selon vous?

Pas forcément. Du point de vue de la théorie de la démocratie, il est important que tout le monde puisse voter. Mais il n’est pas nécessaire que chacun exerce ce droit. La situation pourrait devenir problématique si un groupe de la population s’abstenait systématiquement et que les préférences politiques de ce dernier différaient fortement des autres. Il s’agit d’une situation que l’on peut redouter en Allemagne par exemple, où l’on observe un recul au niveau de la participation des jeunes moins bien formés, issus des classes populaires. Si cette inégalité dans la participation se poursuit, on peut craindre à terme l’émergence d’une sorte de société à deux vitesses.

Et ce n’est pas le cas en Suisse?

Je ne le pense pas. Si l’on prend l’exemple de l’initiative de mise en œuvre pour le renvoi des criminels étrangers et celle contre l’immigration de masse du 9 février 2014, on se rend compte que les jeunes n’ont pas voté différemment des seniors. Ils ne sont pas forcément plus progressistes que leurs aînés. Et s’ils participent moins, ils ne s’abstiennent pas non plus systématiquement: leur participation est sélective, en fonction des enjeux.

Que pensez-vous de la proposition d’Avenir Suisse d’accorder le droit de vote aux enfants?

Je trouve l’idée un peu saugrenue. Les célibataires et les couples sans enfants seraient pénalisés, alors que les parents auraient la possibilité de voter une seconde fois. Je n’en vois pas l’intérêt. Et c’est prendre le problème par le mauvais bout. Si nous voulons lutter contre l’abstentionnisme des jeunes – qui, soit dit en passant, est compréhensible, étant donné que c’est avec le temps que l’on se construit une expérience et que l’on s’intègre socialement – il s’agit avant tout d’améliorer la sensibilisation à la citoyenneté ou l’éducation civique.

De quelle manière?

Cet entraînement, ce que l’on nomme la «socialisation politique», se fait essentiellement par le biais de la famille et de l’école. Comme il est difficile de s’immiscer au sein de la première, il s’agit d’utiliser la scolarité obligatoire et post-obligatoire comme bras de levier. C’est à nous de convaincre les jeunes de l’intérêt des votations et des élections, de les aider à développer leur conscience politique et de leur montrer que l’on peut, chacun à son niveau, influencer le processus de décision.

Faudrait-il, ainsi que le suggèrent certains, abaisser la limite d’âge à 16 ans pour l’accès aux urnes?

Là encore, je pense qu’il s’agit d’une fausse bonne idée. Sans une préparation adéquate des jeunes à la citoyenneté, une telle réforme ne résoudrait pas le problème de l’abstentionnisme, ou ne ferait que le déplacer.

Une autre proposition serait d’accorder, au niveau cantonal, le droit de vote aux étrangers payant des impôts depuis cinq à huit ans...

C’est un autre débat. Mais je pense qu’en effet les étrangers devraient avoir leur mot à dire, entre autres, car ils participent déjà à la vie publique et paient des impôts. Cela dit, il ne faut pas croire que le taux de participation s’en trouverait augmenté. Le simple octroi du droit de vote ne va pas agir comme un coup de baguette magique. A nouveau, il faudrait encore se donner les moyens de les inciter à faire usage du droit de vote.

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman