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8 février 2014

Thomas Straubhaar: «Les entreprises suisses doivent se focaliser sur la qualité»

L’économiste Thomas Straubhaar nous explique pourquoi l’industrie suisse demeure si performante. Il conseille en outre à toutes les entreprises de mieux protéger leurs processus de développement.

Thomas Straubhaar, professeur d'économie à l'Université de Hambourg, fondateur et directeur de l'Institut d'économie mondiale de Hambourg.
Thomas Straubhaar, professeur d'économie à l'Université de Hambourg, fondateur et directeur de l'Institut d'économie mondiale de Hambourg.

(Article actualisé le 10 février 2014)

L’industrie suisse résiste bien à la crise. Comment l’expliquer?

Tout d’abord, nous possédons une base industrielle diversifiée, contrairement à d’autres pays comme le Royaume-Uni ou la France, qui ont négligé voire abandonné ce secteur économique. A cela s’ajoutent l’excellente qualité de la recherche et un système de formation dual (ndlr.: alliant formation pratique et école), qui favorisent les innovations industrielles. En outre, la branche a vite compris qu’il était préférable de se concentrer sur les processus plutôt que sur les produits: il est facile de copier ces derniers puis de les fabriquer ailleurs à moindre coût. Les processus de développement, en revanche, peuvent être mieux protégés face à la concurrence.

Pourquoi de nombreux pays se sont-ils désindustrialisés, et pas la Suisse?

On a longtemps considéré que l’agriculture et l’industrie n’avaient plus d’avenir, c’est pourquoi tant de gouvernements se sont tournés vers les services. Or ces derniers sont volatils et peuvent être rapidement délocalisés. En Suisse, au contraire, les PME ont bâti un secteur des services autour de leurs compétences industrielles fondamentales: c’est la clé de la réussite du pays. Des entreprises hautement spécialisées fabriquent par exemple des outils de précision qui nécessitent des activités de recherche et développement, d’assurance, de transport, etc. Mais certains voisins européens ont poussé la spécialisation trop loin. C’est notamment le cas de la Grande-Bretagne, dont toute l’économie est tributaire de la place financière de Londres.

L’industrie suisse a été déstabilisée par le franc fort. La BNS a-t-elle eu raison de fixer un taux plancher de l’euro?

Le succès de cette stratégie prouve toute sa pertinence. Cependant, ce choix comportait – et comporte encore – un risque élevé dans la mesure où la BNS, en soutenant le franc, est devenue l’un des principaux spéculateurs monétaires mondiaux. La banque nationale doit espérer que le cours de l’euro, qu’elle détient en quantité dans son portefeuille, ne s’effondre pas. Le coût d’une telle fluctuation pourrait rapidement atteindre plusieurs milliards de francs.

Combien de temps faut-il maintenir ce taux plancher?

L’Europe semble reprendre peu à peu du poil de la bête. Or plus la situation se stabilise, moins la pression sur le franc est forte. Si l’euro s’apprécie de nouveau, la BNS pourrait même réaliser des bénéfices. Rien ne l’oblige à supprimer au plus vite le taux plancher: elle peut procéder par étapes et vendre ses euros discrètement en cas de remontée du cours. Il lui suffirait d’annoncer ensuite l’abrogation effective du taux plancher.

Toutes les industries ne sont pas logées à la même enseigne: si le secteur pharmaceutique et l’horlogerie tirent leur épingle du jeu, la construction mécanique et la métallurgie, elles, rencontrent des difficultés. Pourquoi cette différence?

Il ne faut pas généraliser. Le succès et l’échec dépendent très largement des dirigeants d’entreprises: certains obtiennent des résultats médiocres même lorsque la conjoncture est favorable, tandis que d’autres sont performants y compris en temps de crise. L’industrie suisse se distingue par sa multitude de petites structures, pour certaines familiales, et par les bonnes relations qui existent entre employeurs et employés. C’est le gage d’une très grande flexibilité en toute circonstance.

Mais des branches sont sous pression...

Bien sûr, certaines entreprises dépendent de cycles donnés, par exemple les nombreux fournisseurs de l’industrie automobile allemande. Lorsque la conjoncture se dégrade chez nos voisins, nous en ressentons forcément les effets.

Peut-être faudrait-il alors avoir l’audace et la flexibilité nécessaires pour emboîter le pas aux entreprises allemandes qui délocalisent leur production en Asie ou en Amérique du Sud.

Comment évaluez-vous la situation sur le marché des denrées alimentaires?

On observe deux tendances globales qui se répercutent de manière positive sur l’agriculture suisse, et donc sur l’industrie agro-alimentaire. La première est la mondialisation: il est prévu que l’expansion démographique se poursuive encore un certain temps, parallèlement à l’amélioration progressive du niveau de vie pour un nombre croissant d’individus. La demande de produits alimentaires augmente en conséquence, sur les plans à la fois quantitatif et qualitatif. Dans cette perspective, la Suisse a une carte à jouer: elle dispose en effet d’une expérience et de connaissances incomparables en matière de culture, de transformation, d’affinage et de conservation des aliments. Or, ce marché va connaître un développement exponentiel dans les années à venir.

Et la seconde tendance?

Il s’agit de la préférence locale, qui consiste à privilégier les produits vendus dans leur région d’origine.

Le marché du local a supplanté le bio: les consommateurs veulent savoir de quelle ferme proviennent les œufs qu’ils achètent et dans quelles conditions sont élevées les vaches dont la viande se retrouve dans les étalages.

Et ils sont prêts à payer plus cher. Migros a su identifier très tôt cette tendance.

L’enseigne commercialise une grande partie de ses produits sous des marques propres, la fabrication étant effectuée par ses dix-huit entreprises qui vendent également à l’étranger. Que pensez-vous de ce modèle?

Le succès des marques propres de Migros – et d’autres entreprises – parle de lui-même. D’ailleurs, il suscite l’admiration de leurs concurrents du monde entier, qui cherchent parfois à les imiter. Pour les clients, la possibilité de choisir entre un article de marque coûteux et un autre moins cher, mais de qualité équivalente, représente un avantage de taille.

Selon vous, ce concept de marques propres se heurtera-t-il à des obstacles à l’avenir?

De mon point de vue, il est crucial que les entreprises identifient suffisamment tôt les nouvelles tendances, voire les lancent elles-mêmes, plutôt que de se contenter de copier les grandes marques. En effet, nous allons vers une individualisation de l’alimentation.

Dans les années à venir, les consommateurs feront encore plus attention à la composition des produits et voudront connaître la teneur en calories, en fibres ou en vitamines de ces derniers.

Comment peut-on garantir ou promouvoir l’innovation et la qualité, indispensables à la survie de l’industrie?

Il nous faut des personnalités créatives ayant les coudées franches pour mettre leurs idées à l’épreuve. Et bien sûr, nous avons besoin d’un système éducatif performant. Peu importe la façon dont il est organisé, l’essentiel étant de disposer de moyens suffisants pour développer autant de formations que possible. Les consommateurs helvétiques, qui bénéficient d’un pouvoir d’achat conséquent, sont d’autant plus exigeants et critiques que leur niveau de vie est élevé, la Suisse constitue donc un terrain idéal pour l’innovation. Notre pays représente ainsi un marché-pilote pour le lancement de nouveautés, car celles-ci ont un coût. L’exemple de l’imprimante 3D le prouve: malgré son prix non négligeable, on en trouve déjà quelques modèles en Suisse. Et lorsque le nombre d’utilisateurs augmente, le volume de ventes s’accroît, de nouveaux producteurs font leur apparition, les prix diminuent, la clientèle s’élargit, et ainsi de suite.

La Confédération pourrait-elle en faire davantage? D’autres pays possèdent un ministère de l’industrie.

La structure décentralisée et hétérogène de la Suisse ne s’y prête pas. Si elle veut vraiment jouer un rôle moteur, la Confédération devrait aider les start-up innovantes à se financer. Elle pourrait par exemple leur donner un coup de pouce en leur offrant des avantages fiscaux pendant leur phase de lancement.

L’éventuel succès des diverses initiatives anti-immigration (votation fédérale du 9 février 2014, lien vers le message en vidéo du Président de la Confédération Didier Burkhalter) pourrait-il porter préjudice à l’industrie suisse?

Tenter d’abroger et de renégocier l’accord sur la libre circulation des personnes serait suicidaire. L’UE n’accordera aucune concession à la Suisse: ces discussions ont également cours au sein des Etats membres et toutes les demandes de traitement d’exception ont été catégoriquement refusées par la Commission européenne. Si l’on s’attaque à certaines parties des accords bilatéraux, c’est tout l’édifice qui risque de s’écrouler. Or cet effondrement serait catastrophique, le marché communautaire étant vital pour la Suisse.

Une remise en cause du libre accès aux pays de l’Union mettrait notre économie en péril.

Et on ne le dira jamais assez: si celle-ci est aussi performante, c’est grâce au fort taux d’immigration, et non malgré lui. Procéder à des restrictions reviendrait à se tirer une balle dans le pied à moyen et à long terme.

(NDLR: Le peuple suisse a accepté l'initiative "Contre une immigration de masse" après la réalisation de cet entretien. Lien pour consulter les résultats.)

Le secteur financier suisse a été ébranlé par les crises et les scandales. L’avenir des banques helvétiques est-il encore assuré?

J’en suis persuadé, à condition que les banques ne se contentent pas d’être un refuge pour la clientèle. En effet, le capital financier, qui ne connaît pas la loyauté, se déplace promptement d’un endroit à un autre au gré de ses intérêts. En outre, l’époque où le reste du monde était disposé à accorder un traitement de faveur à la Suisse est révolue. De toute façon, les établissements helvétiques n’en ont pas besoin: ils demeurent extrêmement compétitifs du fait de la qualité élevée de leurs prestations, des qualifications et de la mobilité de leurs collaborateurs et de la stabilité du pays.

Il est étonnant qu’UBS et le CS semblent être mêlés à presque toutes les affaires de fraude qui font actuellement l’objet d’une enquête. Comment les dirigeants de ces établissements ont-ils pu manquer à ce point de sens moral?

On peut citer trois raisons principales: la mondialisation, l’anonymat et la mobilité.

Une amélioration est-elle en vue?

Pas avant longtemps, dans le meilleur des cas. Il faut des années pour bâtir la confiance, mais seulement quelques secondes pour l’anéantir. Les nombreuses options considérées comme d’excellentes innovations financières par les acteurs internationaux doivent maintenant faire leurs preuves. Ce qui est sûr, c’est que les systèmes locaux fondés sur des relations clientèle personnelles et sur un accompagnement tout au long de la vie ont gagné en attractivité. De quoi favoriser les opérations durables menées dans l’intérêt à long terme de chacune des parties.

Selon vous, qui dirigez un think tank économique à Hambourg, quelles sont les difficultés majeures à l’échelle européenne et mondiale?

Le commerce international devrait se redresser dans les années à venir, mais le système dans son ensemble subit une pression considérable. Le principal risque pour l’économie mondiale réside dans le scepticisme croissant à l’égard de la mondialisation. Dans de nombreux pays, on assiste à un retour en force de la pensée nationale et à une tendance au protectionnisme, qui se traduit moins par la hausse des barrières douanières que par la manipulation des taux de change. La Suisse, mais aussi le Japon, le Brésil, l’Inde, la Russie et la Turquie y ont contribué en dévaluant massivement leur devise. On peut également déplorer l’incapacité des membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à trouver un terrain d’entente. Les petits Etats peuvent eux aussi peser dans les décisions puisque chaque pays, quelle que soit sa taille, dispose d’une voix. A défaut d’un accord au sein de l’OMC, les grandes puissances telles que les Etats-Unis tentent de conclure des traités régionaux séparés, par exemple les partenariats transpacifique et transatlantique, au détriment de pays tiers comme la Suisse.

Après quinze années passées à la tête de l’Institut d’économie mondiale de Hambourg (HWWI), vous avez annoncé votre démission en 2014. Pour quelle raison? Quels sont vos projets?

Il est temps de s’atteler à la recherche d’idées neuves. Ces dernières années, la crise a radicalement remis en cause les vieilles certitudes, notamment quant à l’efficacité des marchés financiers et aux avantages pour le client. Les données empiriques prouvent au contraire que des défaillances de grande ampleur sont possibles et que les innovations profitent en premier lieu aux institutions financières. Il nous faut donc de nouvelles réponses. Or en ce moment, je n’ai pas le temps de mener une réflexion stratégique sur les fondamentaux. C’est ce à quoi j’ai l’intention de me consacrer.

De nombreux Allemands ont rejoint la Suisse au cours des dernières années, tandis que vous avez effectué le chemin inverse. Vous plaisez-vous à Hambourg?

Tout à fait. Je trouve d’autant plus injuste la façon dont beaucoup d’Allemands sont traités en Suisse que je me suis moi-même parfaitement intégré dans ma ville d’adoption. Il ne se passe presque pas un seul jour sans qu’une personne fasse l’effort de me parler dans mon dialecte, ou qu’un inconnu me dise tout le bien qu’il pense de mon pays et de sa réussite économique. Nous, les Suisses, sommes accueillis à bras ouverts en Allemagne du Nord. Lorsque j’évoque les succès de ma terre natale, mes interlocuteurs se montrent ouverts et intéressés. Mais si je vante les mérites de l’Allemagne chez nous, on me répond: «Ils n’ont pas de leçons à nous donner!»

Quelles sont les spécificités suisses qui vous manquent en Allemagne?

Le pragmatisme tranquille. Et la qualité élevée des produits alimentaires dans les magasins.

Avez-vous l’intention de rentrer au pays un jour?

Je me rends souvent en Suisse pour des raisons professionnelles, et c’est à chaque fois un plaisir. Mais je me sens si bien en Allemagne que, pour l’instant, la question du retour ne se pose pas.

© Migros Magazin – Ralf Kaminski

Photographe: Christian Kerber