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25 février 2013

Les exquises Marquises

Ces îles légendaires, retraite de Brel et Gauguin, peuvent se découvrir grâce à l’«Aranui 3», un cargo mixte qui ravitaille l’archipel depuis Papeete, dans un circuit de quatorze jours. Impressions.

Vue sur une baie avec palmiers et petroglyphes
Aux îles Marquises, les palmiers se mêlent aux trésors archéologiques. (Photo: LDD)
Le peuple polynésien est réputé pour son accueil chaleureux et fleuri. (Photo: Laurent Nicolet)
Le peuple polynésien est réputé pour son accueil chaleureux et fleuri. (Photo: Laurent Nicolet)

«Houris nues, festins cannibales, bosquets de cocotiers, récifs de corail, chefs tatoués, rites païens et sacrifices humains!»... A quelques détails sanguinaires près, le visiteur pourrait débarquer aujourd’hui aux Marquises avec le même enthousiasme qu’Herman Melville, l’auteur de Moby Dick, en 1840. Des îles de légende que l’on peut atteindre depuis Papeete à bord de l’Aranui 3, un cargo mixte qui ravitaille l’archipel au long d’un circuit de deux semaines.

Après un premier jour et une première nuit à bord, on touchera d’abord Fakarava, l’un des nombreux atolls des Tuamotu – 480 habitants et une route goudronnée bordée d’impeccables lampadaires. Une double incongruité sous ces latitudes, due à une visite prévue de Jacques Chirac, qui finalement n’aura jamais lieu.

Deux petites heures qu’on pourra occuper à une séance de plongée avec masque et tuba dans les eaux limpides du lagon. Sans tenter le diable. Un passager américain lors d’une croisière précédente s’est ainsi fait «cruellement mordre les doigts par une murène en fouinant dans les coraux», explique Steven, l’un des animateurs de bord.

Ne tardez pas à embarquer! (Photo: LDD)
Ne tardez pas à embarquer! (Photo: LDD)

Moins aventureuse, il y a aussi la possibilité – puisqu’on est dimanche – d’assister à une messe catholique haute en couleur. Sans traîner toutefois. Steven nous prévient: «Le bateau part à 9 h 45. Un premier coup de sirène signifie qu’il vous restera cinq minutes pour embarquer. Un deuxième, que nous nous reverrons dans trois semaines.»

Le lundi, on en profite pour visiter la passerelle sous la conduite de Georges Nemesu, un ingénieur roumain qui a participé à la construction de l’Aranui sur un chantier du Danube et l’a accompagné jusqu’en Polynésie. C’était en 2003. Georges est toujours là, entamant quelque chose comme sa 170e croisière aux Marquises: «Un paradis lointain bien sûr, mais la principale couleur, ce sont les habitants qui la donnent.» Le rusé marin y va aussi de son petit conseil contre le mal de mer: «Ce n’est pas le bateau qui bouge, c’est la mer. La meilleure chose à faire: prier Dieu qu’il la calme.»

Au bar, on croisera ce même soir l’un des rares, si ce n’est le seul passager marquisien. Henri explique tranquillement, autour d’une bouteille de rouge, qu’il ramène dans son île de Ua Pou le corps de sa mère décédée d’un cancer à l’âge de 58 ans et qui s’était rendue à Tahiti pour un traitement de la dernière chance.

On pense à la première phrase des Marquises de Brel, évidemment: «Ils parlent de la mort comme tu parles d’un fruit.» Mais déjà Henri évoque sa passion de la chasse au cochon sauvage qu’il pratique, lui, au harpon. «Si j’utilisais un fusil, mes chiens auraient trop peur.»

Une corne d’abondance grandeur nature

C’est le lendemain à l’aube que notre cargo accoste enfin à Taiohaé, dans l’île de Nuku Hiva, capitale administrative des Marquises. Cascades, végétation luxuriante, pitons volcaniques sur­montant l’extraordinaire baie de Hatiheu, vallée de Taipivai, où Melville déserta de son baleinier et fut bien accueilli par une tribu locale réputée féroce, nous émerveillent.

Visite ensuite d’un site archéologique parsemé de pétroglyphes: plus de 2500 figures sculptées sur 400 rochers dont un poisson vivant à 3000 mètres de profondeur et ne remontant à la surface que pour annoncer les catastrophes. Un groupe folklorique à l’ombre d’un banian interprète une danse du cochon grognante à souhait. De cochon il sera aussi question au restaurant Chez Yvonne où l’on déguste le porc cuit au four marquisien, soit sous la cendre et enveloppé dans des dizaines de couches de feuilles de bananier. Le ragoût de chèvre, plat marquisien incontournable, est accueilli avec un enthousiasme plus modéré.

Les pics d’Ua Pou se dressent tel un rempart contre le mauvais temps. (Photo: Laurent Nicolet)
Les pics d’Ua Pou se dressent tel un rempart contre le mauvais temps. (Photo: Laurent Nicolet)

Le lendemain voici Ua Pou, ces six pics de basalte qui arrêtent les nuages. Dans les locaux de la mairie, on croise Benjamin Teikitutoua, personnage incontournable de la vie culturelle locale, grand orateur aimant terminer ses discours par un sonnant «et que les grincheux aillent au diable!» Il explique pourtant que «Vivre sur une île, c’est comme vivre sur un bateau. Imaginez une croisière qui ne durerait pas quinze jours mais un an, puis deux... Ce ne serait plus des vacances mais une punition.»

D’autant, explique-t-il encore, que les perspectives de carrière sont plutôt restreintes. «Avocat, ça ne sert à rien, il n’y a pas de tribunal! On peut être instituteur. Ou alors s’engager dans l’armée française.» Avec la promesse de voyager autour du monde et d’obtenir une retraite après quinze ans de service. «Mais c’est un pari, quinze ans pendant lesquels chaque jour tu peux te retrouver du mauvais côté d’un fusil. Pas mal de nos jeunes sont au Mali en ce moment.»

Une coupe de foot au visage humain

Puis Ben montre le trophée de football des Marquises qui ressemble plutôt à un Tiki (n.d.l.r.: une sculpture stylisée d’un homme-dieu): «La notion de coupe n’est pas marquisienne, c’est un concept européen. Alors on l’a adopté à notre culture. L’ancien entraîneur de l’équipe de France Aimé Jacquet aurait bien voulu l’acheter.»

On nomme «cailloux fleuris» les éclats d’une roche tachetée très particulière à la région d’Ua Pou. (Photo: Laurent Nicolet)
On nomme «cailloux fleuris» les éclats d’une roche tachetée très particulière à la région d’Ua Pou. (Photo: Laurent Nicolet)

L’après-midi on débarque à Hakahetau dont la rue principale est remplie par des nuées d’enfants tonitruants qui écoulent avec une efficacité redoutable des cailloux fleuris, spécialités de l’île. Là, monte à bord Didier Benatar, un Français installé depuis vingt-cinq ans aux Marquises et précédé d’une réputation d’encyclopédie locale. Un savoir dont il va faire profiter les jours suivants et comme à chaque croisière les passagers de l’Aranui.

Nous voilà déjà, le jour suivant, à Hiva Oa, où sont enterrés Brel et Gauguin, dans un cimetière pentu et caillouteux sur les hauteurs d’Atuona. Une grande croix avec d’un côté le chanteur, de l’autre le peintre. «C’est Brel qui a voulu être enterré là, pour faire avec Gauguin les deux larrons autour du Christ.» Arrivé dans la baie de Tahauku à bord de son ketch Askoy en novembre 1975, après cinquante-neuf jours de mer, l’auteur de Mathilde demanda au bureau de poste local s’il y a du courrier à son nom et s’entendit répondre par le préposé: «Brel? Connais pas.» Ce qui l’avait définitivement convaincu de ne plus repartir.

Jacques Brel repose de l’autre côté de la tombe du peintre Paul Gauguin.
Jacques Brel repose de l’autre côté de la tombe du peintre Paul Gauguin. (Photo: Laurent Nicolet)

En redescendant du cimetière, on visitera l’espace Brel où est entreposé notamment Jojo, l’avion du chanteur, un Beechcraft de cinq places qu’il devait poser sur l’aéroport de Ua Pou, entouré de pics rocheux et surtout... en pente – «Je me flanque la trouille», disait-il chaque fois. A côté, le musée Gauguin, sur l’emplacement de sa maison, dont il ne reste que le puits.

On papote un peu avec Anui, 45 ans, son frère et ses amis, baraqués et barbus, descendus à Atuona faire leurs courses: «On habite une vallée où il n’y a rien. Que des chèvres, des cochons et nous. Une vraie vie de Robinson Crusoé.»

Une perle en cache une autre

Etape suivante: Tahuata, la plus petite des Marquises, mais la première à avoir vu débarquer des étrangers, au XVIe siècle. Une expédition espagnole partie du Pérou et arrivée là par erreur alors qu’elle cherchait les îles Salomon faussement réputées abriter des montagnes d’or. Effet collatéral: c’est à Tahuata que fut célébrée la première messe catholique en territoire polynésien. Et cela continue: comme c’est à nouveau dimanche, on assiste à une cérémonie joyeuse sous un grand vitrail représentant une vierge à l’enfant aux évidentes allures de vahiné, drapée dans un paréo bleu ciel. Après la messe, pique-nique et baignade sur la plage de Kokuu, l’une des rares offrant à la fois du sable blond, une mer calme et une absence garantie de nonos, les redoutables moustiques locaux.

On aborde enfin la dernière des îles, Ua Huka, la plus désertique, la faute peut-être aux chèvres sauvages qui y broutent par milliers. «Mais les habitants sont ravis. Ils chassent les chèvres et les mangent», explique Didier.

Aux Marquises, on n'est jamais très loin de l'océan... (Photo: Laurent Nicolet)
Aux Marquises, on n'est jamais très loin de l'océan... (Photo: Laurent Nicolet)

Pour le reste, Ua Huka compte 600 habitants et 1000 chevaux et a connu un certain dynamisme sous la direction d’un personnage légendaire, Léon Lichtle, Marquisien affublé d’un ancêtre alsacien. Léon fut le maire de l’île pendant plus de trois décennies, créant plusieurs musées et surtout un arboretum regroupant des milliers d’espèces d’arbres et de plantes du monde entier.

Mais voilà, Léon a perdu les dernières élections. Ce jour-là, faisant visiter son arboretum, il se désole que ce ne soit plus aussi bien tenu «par la nouvelle équipe». Avant de soupirer, fataliste: «De toute façon, les Marquisiens sont plus cueilleurs que planteurs.»

La chasse aux mangues

Un peu plus loin, voulant faire goûter à ses hôtes des mangues vraiment fraîches, Léon tente à coup de projectiles divers – pierres, fruits pourris – d’en faire tomber d’un arbre. Plusieurs échecs lui vaudront cette pique d’un visiteur: «Lui par contre est plus planteur que cueilleur.» Qu’importe, Léon finira victorieusement le travail à la gaule.

Pour le dernier jour aux Marquises, retour à Nuku Hiva. L’occasion de visiter la cathédrale et son chemin de croix taillé dans le tronc d’un seul et même tamanu, l’arbre à pain qui remplace l’olivier dans la passion du Christ, et la bière locale Hinano en symbole d’un des sept péchés capitaux. C’est là aussi qu’est enterré Mgr Le Cléac’h, décédé l’an dernier. Il a contribué au renouveau de la culture marquisienne dans les années 1970 en abolissant les interdictions aussi bien des tatouages et des danses que de la pratique des langues marquisiennes, qui avaient été promulguées par ses prédécesseurs dès 1848.

L’Aranui entame son retour vers Papeete non sans une nouvelle halte à Ranguiroa. L’occasion de visiter une ferme perlière et de déguster un rosé local. Et d’acquérir in extremis à la boutique du bateau le dernier écrit de Gauguin, Avant et après, rédigé quelques mois avant sa mort: «Tous mes doutes se sont dissipés. Je suis et je resterai ce sauvage.»

Auteur: Laurent Nicolet