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18 janvier 2016

Les fées du château

Efficaces et zélées, elles veillent sur la propreté de la forteresse médiévale de Lucens (VD). Du caveau au donjon, Madeleine Falk et Almerinda Fucci font valser la poussière et étinceler l’argenterie. Par goût du propre et surtout par amour des lieux.

Madeleine Falk  et Almerinda Fucci photo
Madeleine Falk et Almerinda Fucci (au premier plan) viennent à bout à elles toutes seules des quelque dix pièces et couloirs sans fin du château.

Elles ont déjà balayé la cour, contrôlé les lampes, enlevé la poussière et les toiles d’araignées. Et là, en ce début d’après-midi, elles se tiennent dans la cuisine du château, sous la grande rangée des cuivres. En blouse-tablier, des gants de vaisselle roses jusqu’aux coudes, Madeleine Falk, 80 ans, et Almerinda Fucci, 66 ans, astiquent l’argenterie avec vigueur. «Il faut mieux rincer, il y a encore de l’écume», chipote la première.

Pimpante, la permanente impeccable, le rose à lèvres assorti au vernis à ongles, Madeleine Falk a le geste précis et le regard encore vif derrière ses lunettes. Assidue, elle n’a jamais manqué un seul jour de travail depuis le 17 avril 1975, date à laquelle elle a été engagée comme femme de ménage au château de Lucens (VD).

Elle monte toujours à pied, – 117 marches, elle les a comptées – deux fois par semaine pour faire valser la poussière.

Et continue de grimper sur les échelles pour nettoyer les immenses fenêtres, épousseter les lustres de cristal ou les hautes tapisseries de la forteresse médiévale. «Lundi et mardi, je lave et repasse chez moi. Et les mercredis et jeudis, je mène la vie de château», dit-elle en rigolant.

On se dit que ces dames doivent être escortées d’une ribambelle de lutins nettoyeurs. Mais non, les deux inséparables – quand l’une lave, l’autre essuie – viennent toutes seules à bout des quelque dix pièces, couloirs sans fin, chalet bernois, caveau, dépendances, aile médiévale avec son donjon.

Ça maintient. On a l’habitude! Et puis, tout est joli ici. Alors il faut que ce soit propre comme chez nous»,

lance Madeleine Falk, en frottant énergiquement un chandelier d’argent.

Fichtre! Entretenir un château du XIIIe siècle, aujourd’hui propriété privée d’une société immobilière, avec ses escaliers en bois, en pierre, en colimaçon, n’est pas une mince affaire. Sans parler des miroirs gigantesques, des objets anciens, des tableaux et des meubles que le temps a rendus délicats: «Certains fauteuils ont une boiserie recouverte d’une pellicule d’or, que nous devons épousseter au pinceau. Le chiffon risquerait de les abîmer», précisent les deux dames.

Phénomènes étranges

Escaliers dérobés, pièces secrètes, oubliettes, – «Je crois qu’il y en a, mais je ne sais plus où…», réfléchit Madeleine Falk – elles connaissent tous les recoins, même si elles n’ont jamais trouvé le coffre-fort, comme elles disent, et que le château garde sa part de mystères. Des fantômes? Disons des phénomènes étranges, comme ce duvet, dans le lit à baldaquin de la chambre bleue, retrouvé creusé au matin alors que personne n’y a dormi pendant la nuit… Ou ces bruits de pas, à l’étage, quand personne ne s’y trouve. «On entend beaucoup de choses. J’ai peur de rester seule ici, Madeleine est plus courageuse que moi», avoue Almerinda Fucci. «Il y a des châteaux hantés, mais pas celui-ci. Dans les livres d’histoire, on parle de la Dame blanche, mais je ne l’ai jamais croisée!», souligne Madeleine Falk, qui avoue toutefois qu’elle ne voudrait pas y passer la nuit. Craquements, écoulements d’eau, volets qui claquent, fouines qui se battent dans le galetas et cris de renards…

Il y a des ombres qui passent et on entend trop de bruits. Il faudrait me payer pour que je dorme au château»,

sourit Madeleine Falk, qui préfère nettement son lit au village.

Bref, les deux fées du logis veulent bien en récurer toutes les dalles et passer trois mois à faire les à-fonds en vidant tiroirs et vaisseliers, mais n'échangeraient pas leurs appartements pour la vie de château. D’autant qu’en hiver, il faut un certain courage pour déambuler dans les corridors glacés du donjon. Les deux Putzfrau enfilent justement leurs grosses jaquettes, décidées à s’attaquer à la salle des gardes, non chauffée, dans la partie médiévale. «On y va, à la guerre comme à la guerre!», lance Madeleine Falk en empoignant une panosse et un plumeau, Almerinda Fucci sur ses talons.

Escaliers vermoulus à gravir, portes lourdes verrouillées qu’il faut vaincre à la patience du lourd trousseau de clés. L’air froid coulisse entre les murs de pierre, mais l’infatigable tandem balaie, ramasse les feuilles mortes, astique le moindre recoin. «C’est lugubre ici, disent-elles en entrant dans la salle Ste-Ursule. Il faudra changer les ampoules!» Quant à l’étrange porte close encastrée dans le mur de la salle des évêques, elles ne l’ont jamais ouverte. Sous aucun prétexte.

Il y a peut-être le corps d’un évêque assassiné»,

chuchote Madeleine Falk, faisant sans doute allusion à Guillaume de Menthonay, qui fut transpercé d’un coup d’épée au sortir de son lit au XVe siècle.

Un rien maniaque, perfectionniste, Madeleine Falk aligne les chaises au millimètre autour de la grande table de chêne, n’oublie jamais d’éteindre les lumières en partant. Sûr que, sous la bonne garde du duo nettoyeur, le château brille comme un sou neuf malgré le passage des siècles. Les deux dames reviennent d’un bon pas vers la cuisine, pour la pause café, élaborant déjà le programme de la semaine suivante. Les mains courantes à nettoyer, le donjon à balayer, tout en continuant l’interminable traque des araignées. «J’aime passer du temps au château. Bien sûr, ça met du beurre dans les épinards, comme je suis veuve. Mais c’est un plaisir. J’espère y venir jusqu’à 100 ans…» Comme les belles au bois poutsant.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Jeremy Bierer