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23 février 2015

Les femmes, bientôt des soldats comme les autres?

Notre armée va-t-elle suivre l’exemple de la Norvège qui a étendu l’obligation de servir aux femmes? La Société suisse des officiers l’envisage très sérieusement.

Une femme militaire en train de saluer le drapeau suisse
Les femmes sont encore rares à se porter volontaire pour le service militaire (photo: Keystone)
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En Norvège, depuis le 1er janvier de cette année, les femmes ont l’obligation d’effectuer leur service militaire. Comme les hommes. Ce pays nordique est ainsi la première nation européenne à étendre la conscription aux deux sexes en temps de paix. Une décision prise par le Parlement norvégien «au nom de l’égalité et pour diversifier les compétences au sein de l’armée».

Ce modèle scandinave séduit jusque dans les rangs de nos forces armées. La Société suisse des officiers ne s’en cache pas d’ailleurs... A l’image de son président, le brigadier vaudois Denis Froidevaux, qui a dit à nos confrères du Blick tout le bien qu’il pensait de cette idée avant de souligner que «les femmes peuvent être d’aussi bonnes soldates que les hommes».

Suite au non clair et net du peuple à l’abolition du service obligatoire (c’était en septembre 2013), un groupe de travail, mis sur pied par Ueli Maurer, planche sur les moyens et l’équipement mis à disposition de l’armée suisse. Le rapport de cette escouade de réflexion doit être présenté cette année encore. Et il se pourrait bien que ce document contienne, entre autres, une proposition liée justement à l’enrôlement des femmes…

Rappelons que les Suissesses peuvent déjà faire leur service militaire sur une base volontaire. Ces recrues féminines ont même la possibilité de s’engager dans n’importe quelle unité – y compris celles de combat – depuis la réforme Armée XXI. Elles représentent aujourd’hui à peine plus de 0,7% des conscrits.

«Les femmes pourraient apporter beaucoup à notre sécurité collective»

Portrait du Brigadier Denis Froidevaux
Brigadier Denis Froidevaux

Brigadier Denis Froidevaux, président de la Société suisse des officiers

Obliger les femmes à servir, alors que la tendance, dans l’armée suisse, est plutôt au dégraissage des effectifs… N’est-ce pas un brin paradoxal?

Oui et non! Si l’on se place sur le plan qualitatif, cela a du sens de réfléchir à comment améliorer le recrutement des soldats mais aussi des futurs cadres. Les femmes pourraient apporter beaucoup à notre sécurité collective, donc à notre pays dans son ensemble.

Ce n’est certainement pas avec une telle mesure que l’on va réduire les dépenses militaires!

La sécurité a un coût bien inférieur à l’absence de sécurité! La Suisse est le pays d’Europe qui consacre la plus faible part de son PIB à l’armée, soit moins de 0,8%. Alors que la moyenne européenne se situe à 1,4% et que l’Otan recommande 1,8%! Etat islamique, Ukraine, terrorisme, cyberattaques sont des menaces réelles. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe n’a jamais dû faire face à autant de menaces à la fois. Sauf à revenir de la planète Mars, chacun peut se rendre à l’évidence: la paix éternelle appartient au monde des Bisounours, mais pas au nôtre. Alors, le but est-il de faire des économies ou de garantir notre sécurité? La Suisse doit pouvoir assurer son indépendance et sa souveraineté dans le cadre de sa neutralité, et pour ce faire elle a besoin d’une armée crédible où les femmes ont un rôle à jouer.

Pourquoi mettre cette question sur le tapis maintenant?

C’est le Conseil fédéral qui a initié cette réflexion. La question qui se pose est celle du système de l’obligation de servir à long terme. Dans le seul but de produire de la sécurité? En intégrant les seuls hommes?... C’est à ces inter­rogations qu’il faut répondre après le oui massif – 73%! – du peuple au maintien de l’obligation de servir, giflant en cela le Groupe pour une Suisse sans armée qui voulait supprimer cette obligation et profession­naliser l’armée.

Vous agitez le principe de l’égalité des sexes comme argument en faveur de l’extension de la conscription aux femmes. Surprenant qu’un brigadier de l’armée suisse prenne ainsi la défense des femmes, non?

Vous êtes dans le jugement de valeur en affirmant cela. Cela sous-tend que je serais misogyne ou macho parce que je suis officier. Restons sérieux! Faut-il rappeler que l’immense majorité des officiers sont miliciens et qu’à ce titre nous exerçons aussi des responsabilités de management dans le monde civil, où la composante féminine est bien présente? Au-delà des clichés, il y a une réalité: les femmes ont leur place dans le système de sécurité helvétique.

Cette mesure ne vise-t-elle pas tout simplement à compenser l’incapacité de l’armée à recruter?

Absolument pas. D’ailleurs, affirmer que l’armée peine à recruter est faux! Les chiffres d’aptitude sont stables puisque, entre l’armée et la protection civile, ce sont quelque 70% de jeunes qui remplissent leurs obligations. Une fois encore, il s’agit de réfléchir à long terme, comme l’ont fait d’autres pays, sur comment disposer des meilleures ressources humaines…

Comment imaginez-vous intégrer toutes ces soldates dans ce monde d’hommes qu’est l’armée?

Le monde est fait pour être changé. L’armée aurait tout à gagner à intégrer une plus grande part de femmes dans ses rangs, et cela dans toutes les fonctions et grades.

Ne craignez-vous pas une recrudescence des cas de violences sexuelles?

On ne peut pas nier l’existence de ce risque qui doit être pris en compte. Il s’agit d’abord et avant tout d’une affaire de valeurs et de conduite de la part des cadres. Une fois encore, dans une armée de milice, les cadres et la troupe n’ont aucune raison de se comporter différemment dans le monde civil qu’à l’armée. De plus, je trouve réducteur de réduire la femme à un rôle de victime potentielle.

Texte:© Migros Magazine - Alain Portner